Glass – critique

Peu de temps après les événements relatés dans Split, David Dunn – l’homme incassable – poursuit sa traque de La Bête, surnom donné à Kevin Crumb depuis qu’on le sait capable d’endosser 23 personnalités différentes. De son côté, le mystérieux homme souffrant du syndrome des os de verre Elijah Price suscite à nouveau l’intérêt des forces de l’ordre en affirmant détenir des informations capitales sur les deux hommes…(Allociné)

« Nouveau Spielberg« , « nouveau Hitchcock« , « maître du suspense », « roi de l’esbroufe », « génie de la narration », « manipulateur cynique », « über geek surestimé » : peu importe au fond qu’on l’aime ou qu’on le conchie, le plus important n’est pas là. A l’instar de Quentin Tarantino un peu plus tôt, de Wes Anderson à peine plus tard et de Christopher Nolan aujourd’hui, M. Night Shyamalan fait partie de ces cinéastes-stars dont la figure est devenue presque plus imposante que leurs films. Des cinéastes qu’on aime ou qu’on conchie donc, qui laissent rarement indifférents quoiqu’il en soit, et qui savent rencontrer à la fois le public, la critique, et, c’est une donnée essentielle aujourd’hui, la geekosphère, cette nouvelle Haute Autorité du Cinéma.

Qu’on aime ou qu’on conchie Shyamalan, le plus important n’est pas là. Comme Tarantino, il a contribué à évangéliser toute une génération de cinéphiles, à en décider un bon nombre certainement à franchir le pas de la création. Et à faire ce qu’on aime parfois plus que les films eux-mêmes: en parler. Voilà quand même un type dont le film qui a contribué à le révéler (Sixième sens) a été non seulement largement vu, discuté et disséqué, mais tout aussi largement revu, à dessein, pour en examiner la mécanique cinématographique, pouvoir échanger les points de vue, s’en émerveiller ou à l’inverse les descendre en flamme. Quels cinéastes contemporains peuvent se targuer de ça ? (évidemment, je parle de cinéastes qu’on peut qualifier de « grand public », pas des cinéastes-auteurs dont les œuvres sont, ou seront étudiées par des spectateurs cinéphiles hardcore).

Dans la catégorie film-meta-hyper-théorique-sur-lequel-les-forums-de-discussion-vont-se-pignoler-pendant-des-mois, Glass est un modèle du genre : pénible, voire médiocre, dans ses 2 premiers tiers, il ne semble exister que pour son dernier acte, brillant, jouissif, qui délivre enfin sa promesse de bouclage de trilogie et de vrai-film-de-super-héros-réel-de-la-vraie-vie en prolongement de l’indépassable Incassable.

Un tiers de film réussi seulement, ça signifie que deux tiers sont ratés: il faut donc parler de ce qui cloche. Jusqu’à ce dernier tiers excitant, de longues scènes de dialogue inutiles, des face-caméra systématiques (sans déconner on se croirait chez Eugène Green), du suspense mal géré. Le montage est bancal, poussif, parfois incompréhensible. Shyamalan donne un peu l’impression de raccrocher les wagons au petit bonheur la chance : évidemment, sur l’essentiel i.e. ce qui donne une cohérence à sa trilogie, ça marche, et on trouve ça brillant mais c’est parfois un peu superficiel, un peu smartass (son caméo par exemple, totalement gratuit et inutile, d’autant qu’il joue toujours aussi mal). A sa décharge, il était prisonnier d’un impératif: faire comprendre à ceux, nombreux il semblerait, qui se demandaient à la fin de Split ce que Bruce Willis pouvait bien foutre là… eh bien ce qu’il foutait là.

Manifestement, Bruce a quelques doutes lui aussi…

Surtout il laisse beaucoup trop de place au numéro de James McAvoy. A raison sans doute, si on se place du point de vue de l’entertainment strict et du give the people what they want car le public de ma séance ronronnait de plaisir à chacune des performances éclairs du sosie écossais de Mesut Özil. OK, oui, c’est bien, il est impressionnant (y compris physiquement) mais c’est lassant. Le souci c’est qu’on n’a pas le sentiment que Shyamalan soit tombé amoureux de son personnage ou de son acteur, simplement qu’il s’attarde sur lui de manière un peu cynique, sans que le récit l’exige, dans le seul désir de contenter les spectateurs.

Enfin, et je vais un peu me répéter, la nécessité, qu’il s’est imposé lui-même, de construire et achever une trilogie, se manifeste aussi de manière un peu volontariste: Incassable était centré sur David Dunn (Bruce Willis), Split sur Kevin Crumb (James Mc Avoy), le « héros » de Glass, et donc de la trilogie en somme, sera Elijah Price (Samuel Jackson) ce qui oblige Shyamalan a faire du super-villain le maître du jeu (soit dit en passant, coucou l’auto-portrait puéril et mégalo qu’il fait de lui de manière assez transparente). Bon ok, effectivement ça fonctionne, en tout cas il parvient à retomber sur ses pattes. Toutefois, et là, c’est très perso mais bordel, je peux pas valider ce qu’il fait du magnifique personnage de David Dunn, l’un des plus beaux du cinéma américain de ces 20 dernières années, et je veux pas spoiler donc je m’arrête là. Mais merde Manoj, t’as pas le droit. Encore une fois, c’est très perso: je tiens Incassable pour l’un des plus beaux films de ces 20 dernières années. Pourtant, en mettant mes sentiments personnels de côté, je ne comprends pas comment on peut livrer (dans Incassable) une telle vision moderne, sensible, humaine et humaniste de la figure du Héros pour en arriver à ça…

On peut le lire ici ou là: Shyamalan déjoue les attentes du spectateur, le fait languir avant de lui donner ce qu’il attendait (de la pop mythologie! des twists! des meta-twists! des whaou-bordel-de-merde-il-a-vraiment-pensé-à-tout !). J’ai lu des choses passionnantes sur le film, sa signification, sa place dans la filmographie du réalisateur. Je vais à peine extrapoler à partir des interprétations les plus radicales: Shyamalan aurait volontairement réalisé 2/3 de mauvais film, aurait volontairement enfilé ses gros sabots, nous endormirait volontairement avant de nous éblouir de sa maestria. Purée… Est-ce qu’on aurait pas atteint un genre de point Godwin de l’analyse critique là ? En d’autres termes, est-ce qu’on serait pas en train de faire le boulot à la place de Shyamalan ? De donner à son film une valeur et une portée inespérée, ne reposant que sur ce qu’on pense et non ce qu’on voit? Désolé les geeks, je crois que les choses sont beaucoup plus simples que ça: pendant quasiment 1h30, Glass est simplement raté. On peut parfaitement brouiller les pistes, balader son public, l’endormir même mais si on maîtrise réellement son sujet, on le fait en maintenant son intérêt, en usant d’une grammaire cinématographique cohérente et, encore, maîtrisée.

Cette scène en particulier: au secours.

Définitivement, « le plus important n’est pas là ». Peu importe qu’on aime ou qu’on conchie Glass: avec ce film, M. Night Shyamalan retrouve sa nature profonde et essentielle de prestidigitateur prodige. Il redevient entièrement ce type qui nous éblouit, nous bluffe (à des degrés divers) et surtout nous fait nous questionner sur ses trucs de magicien. Des trucs plus ou moins visibles, plus ou moins épatants. Pari gagné donc, et il a par la même occasion gagné le droit de paraphraser Flaubert et de proclamer « Elijah Price, c’est moi ». Tour de magie ultime : il est parvenu à nous faire croire qu’il y en a alors qu’il s’est simplement pris les pieds dans le tapis.

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Le Pont des espions – critique

James Donovan, un avocat de Brooklyn se retrouve plongé au cœur de la guerre froide lorsque la CIA l’envoie accomplir une mission presque impossible : négocier la libération du pilote d’un avion espion américain U-2 qui a été capturé. (Allociné)

Plus Fordien que jamais (un soupçon de Capra pour faire bonne mesure), Spielberg raconte comment un homme ordinaire va être amené à accomplir une action extraordinaire (qui mieux que cette aimable endive de Tom Hanks pour tenir ce rôle?), tout en livrant un chouette plaidoyer pour la justice for all inscrit dans le serment d’allégeance au drapeau des Etats-Unis: « I pledge allegiance to the Flag of the United States of America, and to the Republic for which it stands, one Nation under God, indivisible, with liberty and justice for all ».

Il fait ça avec une aisance assez confondante : sur le seul plan de la mise en scène, c’est d’une virtuosité tranquille vraiment bluffante, notamment durant la première heure. En fait, Le Pont des espions, c’est un peu l’équivalent cinématographique d’un album de Wilco : classique et majestueux mais jamais pantouflard, adulte mais pas chiant. Un style qui préfigure le tout aussi super Pentagon Papers d’ailleurs.

Tom Hanks est donc chargé de défendre un mec accusé d’espionnage pour le compte de l’Union Soviétique : il devient de ce fait le mec le plus détesté des Etats-Unis, juste après le supposé espion (le film se déroule au plus fort de la Guerre Froide, à la fin des années 50). Mais ça c’est pas possible, on le sait bien nous car :
1. c’est Tom Hanks, merde, ce mec est bon comme le bon pain
2. son personnage agit de manière juste, en offrant une défense digne de ce nom à un type qui en a simplement besoin et qui l’aura bon sang de bonsoir, c’est pour ça que les Pères fondateurs ont bâti ce pays, ont rédigé cette Constitution et resservez-moi une tasse de votre super café Linda, je crois qu’on va en avoir pour toute la nuit à éplucher ces dossiers.

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Toujours est-il qu’on sait pertinemment que ce personnage d’abord détesté et vilipendé (dans le film bien sûr, par ses compatriotes) va devenir un héros. On sait même quand et comment : dès lors qu’un espion américain se fera arrêter dans le bloc de l’Est et pourra donc servir de monnaie d’échange avec l’espion russe (Mark Rylance) auquel le personnage interprété par Tom Hanks apporte son aide.

Et là Spielberg est vraiment bon dans sa manière de faire monter la mayonnaise grâce à un montage alterné certes classique mais d’une maîtrise et d’une efficacité éprouvée. Exercice de mise en scène pure (comment donner au public ce qu’il sait qu’il va avoir tout en maintenant son intérêt). Régalade.

Dans la seconde partie, (une fois que chaque camp a capturé un espion du camp d’en face, il faut négocier et parvenir à un accord d’échange) le film se pose à Berlin,  et s’il donne le sentiment de piétiner un chouïa, il n’en est pas moins intéressant : on y sent un peu la patte kafkaïenne des frères Coen, co-scénaristes du film. Un peu. Une légère petite touche kafkaïenne, il n’en fallait pas davantage, c’eut été hors de propos dans un film de ce genre. John Ford n’a jamais adapté Le Procès que je sache.

Doubles vies – critique

Alain, la quarantaine, dirige une célèbre maison d’édition, où son ami Léonard, écrivain bohème publie ses romans. La femme d’Alain, Séléna, est la star d’une série télé populaire et Valérie, compagne de Leonard, assiste vaillamment un homme politique. Bien qu’ils soient amis de longue date, Alain s’apprête à refuser le nouveau manuscrit de Léonard… Les relations entre les deux couples, plus entrelacées qu’il n’y paraît, vont se compliquer. (Allociné)

Crise des gilets jaunes, réchauffement climatique, montée du populisme : Olivier Assayas n’élude aucun sujet qui fâche et livre un brûlot incendiaire, un film coup de poing, un uppercut dans la tronche du cinéma français.

Blague à part, je n’aime pas beaucoup Olivier Assayas (et pas beaucoup plus son frère rock critic, Mishka, mais c’est pas le sujet). Je trouve son cinéma appliqué, laborieux même, sans réel talent et donc sans intérêt. Je trouve qu’il n’a jamais rien à dire en vérité, et qu’il le dit mal. Bien sûr, comme tout le monde, il n’est pas à l’abri de la faute de bon goût, et certains de ses films se regardent sans déplaisir (Irma Vep, Demonlover). S’il m’agace autant au fond, c’est que je lui en veux d’être devenu l’incarnation la plus accomplie du cliché tenace que se plaisent à entretenir les contempteurs d’un cinéma français qui, selon eux, ne saurait être que verbeux, chichiteux, parisianiste, bourgeois.

Doubles vies, son dernier film, ne va pas arranger son cas et ceux qui, les pauvres, n’ont jamais pu sentir Rohmer, Truffaut ou Rivette, parleront volontiers d’un film destiné à un public de « gauchiasse boboïsante ».

Je ne rentrerai évidemment pas dans ce débat, qui n’en est d’ailleurs pas un, mais sur un strict plan cinématographique, c’est du pur Assayas: appliqué, laborieux, sans réel talent et (presque) sans intérêt.

Le presque, c’est l’un des volets de ce film double, celui de la comédie sentimentale. Oh, rien de fulgurant, encore moins d’inédit mais une classique histoire d’adultère entre couples amis, servie par une bonne distribution (avec un petit bémol pour Nora Hamzawi mais à sa décharge, pas facile d’exister face à 3 acteurs aussi aguerris et installés que Binoche, Canet et Macaigne).

Le second volet de Doubles vies, celui consacré à une réflexion autour des enjeux contemporains de l’édition, en particulier ceux liés à l’édition numérique, est édifiant. Un catalogue de clichés, de lieux communs, débités lors d’interminables tunnels de dialogues qu’on jurerait compilés à partir d’articles de L’Obs / Libération / Télérama sur le sujet. Et dire qu’Assayas passe pour un cinéaste-clairvoyant-sur-le-sujet-des-nouvelles-technologies… Idem lorsqu’il se hasarde sur le terrain de la création, avec une belle enfilade de clichés, encore, sur la fiction, l’auto-fiction, la réalité qui inspire les romanciers, la violation de l’intimité etc. Clichés éculés en plus. LE gag du film: le personnage interprété par Vincent Macaigne raconte dans son dernier bouquin s’être fait sucer lors d’une séance du Ruban blanc d’Haneke, alors que dans la réalité, il s’agissait de Star Wars, la Menace fantôme. On sent qu’Assayas sent qu’il tient un truc, qu’il s’amuse de sa pseudo-audace, que ça l’excite même peut-être. Misère… De manière générale, les tentatives d’humour sont assez pathétiques, avec toujours cette impression que sa bite (à l’humour) a un goût, qu’il aimerait bien mais qu’il ose pas. Ou qu’il ne sait pas, tout simplement.

Lorsqu’il se hasarde sur le terrain de la politique, Assayas vise (un peu) plus juste, en se reposant sur le personnage touchant et moins manichéen qu’il n’y parait de prime abord interprété par Nora Hamzawi. Là encore, rien de fantastique mais on échappe (un peu) aux lieux communs, à la condamnation  des politiques cyniques et de leurs porte-flingues sans états d’âme. C’est peu, mais au vu des considérations servies par ailleurs, il faut s’en contenter.

L’Heure de la sortie – critique

Lorsque Pierre Hoffman intègre le prestigieux collège de Saint Joseph il décèle, chez les 3e 1, une hostilité diffuse et une violence sourde. Est-ce parce que leur professeur de français vient de se jeter par la fenêtre en plein cours ? Parce qu’ils sont une classe pilote d’enfants surdoués ? Parce qu’ils semblent terrifiés par la menace écologique et avoir perdu tout espoir en l’avenir ? De la curiosité à l’obsession, Pierre va tenter de percer leur secret… (Allociné)

Sébastien Marnier s’est révélé en 2016 avec un impeccable Irréprochable : ancrage réalistico-contemporain (le personnage interprété par Marina Foïs perdait son boulot parisien et se voyait contrainte de retourner au bercail, en province), tension psychologique (une Marina Foïs inquiétante), atmosphère proto-fantastique diffuse (globalement), facture soignée (Zombie Zombie pour la bande originale), un coup de maître pour un coup d’essai. A la fois opaque (elle ne dévoile rien de l’intrigue ni des enjeux) et transparente (on comprend tout de suite qu’on aura droit aux mêmes ingrédients que dans Irréprochable), la bande annonce de L’Heure de la sortie m’a sacrément fait envie (et oui, j’arrête avec les parenthèses).

Et je n’ai pas été déçu : oubliées les quelques menues réserves relevées à la fin de la séance, je ne retiens qu’un film maîtrisé de bout en bout, profondément immersif, accessible sans concessions (pour autant que je sache). On pourrait dire en guise de synthèse ou d’introduction, que L’Heure de la sortie est à la fois la copie conforme et le miroir inversé d’Irréprochable : la forme est déjà clairement identifiable mais cette fois, le spectateur est guidé vers l’autre point de vue, celui de l’observateur. Comme si, dans Irréprochable, on avait suivi Jérémie Elkaïm plutôt que Marina Foïs.

Ici encore, c’est l’écriture qui impressionne avant tout, notamment celle du personnage interprété par un excellent Laurent Lafitte : sa sexualité, sa confession (on peut le supposer), ses névroses, sont esquissées sans jamais être appuyées, dans le but non seulement de brosser un personnage, créer des (fausses) pistes sur lesquelles engager le spectateur mais surtout de trouver une cohérence dont la « plénitude » se révélera dans la conclusion. Et là évidemment je n’en dirai pas davantage.

On peut certes reprocher quelques facilités, notamment avant le dernier acte, dans la matérialisation de la parano du personnage de Laurent Lafitte. Certes. Mais ce sont des détails. Ce dernier acte justement, délivre le climax promis, d’autant plus excitant qu’on pourrait le qualifier de double.  Et là évidemment blablabla.

Difficile de parler de ce film sans rien spoiler du tout… En tout cas, moi j’ai du mal à le faire. Le 1er acte, l’exposition, particulièrement savoureuse et souvent drôle, mérite elle aussi d’être découverte aussi vierge d’information que possible. J’ajouterai donc simplement que si les 2 réalisations de Sébastien Marnier impressionnent autant par leur maîtrise que par leur unité, L’Heure de la sortie offre le petit bonus indispensable à un 2ème film digne de ce nom: la marque d’une évolution, un signe que le gars en a encore sous la pédale, en agrégeant à son récit intime un propos plus sociétal, des résonances avec l’actualité.

Mais, définitivement, je n’en dirai pas davantage: allez simplement le voir.

Undercover: Une histoire vraie – critique

À Détroit, dans les années 80, au plus fort de la guerre contre l’épidémie de crack, voici l’histoire vraie d’un père d’origine modeste, Richard Wershe, et de son fils, Rick Jr., un adolescent qui fut informateur pour le compte du FBI, avant de devenir lui-même trafiquant de drogue, et qui, abandonné par ceux qui l’avaient utilisé, fut condamné à finir ses jours en prison. (Allociné)

Le titre original est White Boy Rick, et il est nettement plus digeste que argument fatigant de la sacro-sainte histoire vraie mis en avant dans le titre français. Heureusement, le film en a d’autres (arguments) à faire valoir.

« White Boy Rick« , c’est un gamin de 15 ans, déscolarisé, qui passe ses journées avec Rick Sr, son daron (Matthew McConaughey, moustache/mullet white trash de toutes beautés) refourgueur d’armes à feux à la petite semaine. Rick (junior) se retrouve très vite acoquiné avec les membres, Noirs, des gangs de Detroit, d’où le surnom dont il se retrouve affublé.
Ca c’est la 1ère partie du film, la meilleure : les rues délabrées de Detroit, la galère, les combines, l’exaltation et l’euphorie de l’argent facile et de son corollaire (les filles, les fringues, les soirées en boîte). On a déjà vu/lu ça 1000 fois mais rien à dire, on y est, ça transpire la vraisemblance et on y croit, tout simplement.

Après ça se gâte un petit peu. Rien de grave mais… on a déjà vu/lu ça 1000 fois : « la galère, les combines, l’exaltation et l’euphorie de l’argent facile et de son corollaire » blablabla. C’est pas désagréable, et le film peut se targuer d’une authenticité appréciable, sinon essentielle, dans ce type de récit. Je ne parle pas du fatigant et facile baizdeu oneu trou stori mais des décors, dialogues, interprètes, de ces petits détails qui font qu’on y est, encore une fois. McConau en fait des caisses, il est en voie de DeNiroisation avancée (toujours les mêmes mimiques, toujours les mêmes ficelles) mais ça l’effectue (« il joue trop bien, c’est abusé »: mon voisin à casquette, hypnotisé pendant tout le film, à sa copine nettement moins concentrée), et les 2 acteurs qui jouent ses enfants (Richie Merritt et Bel Powley), excellents, bénéficient en outre d’un bonus visages-frais-et-nouveaux. Le casting en général, curieux et disparate (2 gamins relativement inconnus donc, McConau, Bruce Dern, Jennifer Jason Leigh et une Piper Laurie méconnaissable) est l’un des gros points forts du film.

Il manque pourtant à Undercover un point de vue plus affirmé (malgré une noirceur étonnante et un réalisme très cru), autre chose qu’un déroulé prévisible des étapes attendues de ce type de récit, pour le hisser au-dessus de l’honnête polar. Un point de vue tout court d’ailleurs, sur la situation de Detroit par exemple, ou le système judiciaire américain puisque c’est cette direction que prend le récit dans son denier quart. Yann Demange, le réalisateur (français) a beau citer Serpico (que le personnage de McConaughey regarde à la télé) et faire porter à white boy Rick la même veste de l’armée qu’arborait à plusieurs reprises Al Pacino dans le film de Lumet, on en est loin… Mais son film, aussi mineur soit-il, ne commet pas d’impair et son découpage, certes sans prise de risques, est efficace. « Ca se regarde bien » donc. C’est déjà pas mal je suppose.

Un beau voyou – critique

Le commissaire Beffrois attend la retraite avec un enthousiasme mitigé quand un vol de tableau retient son attention. Est-ce l’élégance du procédé ? L’audace du délit ? La beauté de l’œuvre volée ? Beffrois se lance à la recherche d’un voleur atypique, véritable courant d’air, acrobate à ses heures. (Allociné)

Un beau voyou pourrait j’imagine être qualifié de « petit film » : tourné à Paris durant l’été, dans des intérieurs qu’on imagine sans mal « réels » i.e. pas des décors), avec un casting relativement modeste malgré quelques têtes connues. On a un peu oublié Charles Berling, il faut dire ce qui est, et au moment du tournage, Swann Arlaud n’avait pas encore été consacré par son rôle dans Petit Paysan. Encore moins par le César du meilleur acteur que le film d’Hubert Charuel lui a permis d’obtenir.

Sur une trame de « polar léger » relativement convenue (un jeu du chat et de la souris entre un gentleman-cambrioleur, Arlaud, et un flic, Berling, qui voit dans cette enquête, et à quelques jours de la retraite, un moyen à la fois de mettre un peu de piment et de terminer sur un coup d’éclat une carrière qui en a singulièrement manqué), Un beau voyou compose une petite musique très originale.

La mise en scène nous met rapidement sur la voie : personnages isolés, plans serrés (voire gros plans), c’est bien eux et leur singularité qui prime. D’abord le personnage interprété par Berling, flic à la fois terne et fantasque, dont le portrait brossé à coups de petits détails et d’ellipses, révèle quelqu’un qui a sans doute bien plus souffert que ce que son apparente bonhomie le suggère. Puis le personnage campé par Arlaud qui, lui, intrigue son entourage par son opacité : Lucas Bernard, le réalisateur, choisit donc de s’attarder plus longuement et de nous livrer, à nous spectateurs, en quelque sorte son envers du décor. C’est très fin.

Fins également, les dialogues, à la fois très écrits et naturels, plein d’ironie et de malice sans que jamais n’affleure la sensation de la recherche du bon mot, d’une quelconque virtuosité rhétorique.
Dans son côté un peu lunaire, dans sa fantaisie modeste, à la fois désuet et moderne (moderne parce que désuet, mais pas seulement), Un beau voyou rappelle les comédies de Pierre Salvadori (oui, car c’est une comédie, je l’ai pas précisé). Et on se dit qu’on aurait bien gardé un peu de l’unanimité délirante qui s’est abattue sur En liberté ! (que j’ai beaucoup aimé mais bon, il a bénéficié d’un accueil hallucinant) pour la reporter sur ce « petit film » qui, encore une fois, et malgré un accueil globalement positif, risque de quitter les salles trop rapidement. Donc allez-y: Bohemian Rhapsody et Aquaman, vous les verrez à la maison.

Bienvenue à Marwen – critique

L’histoire de Mark Hogancamp, victime d’une amnésie totale après avoir été sauvagement agressé, et qui, en guise de thérapie, se lance dans la construction de la réplique d’un village belge durant la Seconde Guerre mondiale, mettant en scène les figurines des habitants en les identifiant à ses proches, ses agresseurs ou lui-même. (Allociné)

Comme chaque année, j’ai pris la résolution de parler de tous les films que je voyais en salle au moment où je les voyais, et comme chaque année, le 10 janvier, j’arrive encore à m’y tenir.

Bienvenue à Marwen est un film que je n’avais pas prévu de voir : le pitch + l’alternance « vrai » film / animation me faisait flipper. L’animation tout court en réalité : j’ai jamais pu regarder Le Pôle Express, l’un des précédents films de Robert Zemeckis, car je le trouve d’une laideur insigne. Les quelques images vues de Marwen me laissaient également craindre le pire à ce niveau-là (j’avais tort). Et puis Steve Carrell m’énerve un peu, Leslie Mann encore plus : au début on se disait, tiens, elle tourne souvent chez Apatow (c’est sa femme). Puis on a fini par penser, ouais, ok, elle tourne QUE chez Apatow en fait. Et c’est pas étonnant. Mais elle est bien ici, je le reconnais (idem pour Carrell).

J’ai fini par y aller malgré tout, cédant face aux nombreux avis positifs, voire un peu délirants, lus ici ou là : Zemeckis est devenu depuis quelques années un des chouchous d’une certaine frange de la critique, qui voit en lui une sorte de théoricien de l’image, un genre de Spielberg expérimental, soit un entertainer hors pair, mais qui privilégierait les recherches formelles aux grands sujets lui. Je pense que c’est un peu exagéré (un peu délirant), et que c’est lui prêter des intentions qu’il n’a jamais eues. Il est un cinéaste grand public sincère et compétent, ça oui, qui respecte le cinéma, son public et une certaine tradition hollywoodienne (le storytelling avant tout) et c’est déjà beaucoup.

Enfin, pour le coup, tout ce qu’on peut lire de positif sur le film (joli papier de Libé notamment) est juste : Bienvenue à Marwen repose sur une histoire forte (et vraie donc, celle de Mark Hogancamp qui, tabassé et laissé pour quasiment mort par une bande de brutes neo-nazis, perd la mémoire, et parvient à se reconstruire tant bien que mal en créant un village imaginaire dans lequel il met en scène et photographie des figurines à son effigie et à celle des personnes de son entourage, ainsi que de ses agresseurs), pour se muer en allégorie sur la guérison par l’Art, et par extension, sur la tradition perdue du storytelling classique, du cinéma/artisanat etc. Il y a d’ailleurs selon moi une certaine ironie à ce que Zemeckis se projette aussi ouvertement dans Hogancamp : ce dernier travaille avec des figurines, des poupées, des maquettes, qu’il construit/transforme lui-même, met en scène à la main, avec une patience infinie. Zemeckis se situe dans une tradition désormais un peu perdue certes (celle de l’Âge d’or d’Hollywood, pour faire court), ce qui aurait tendance à faire de lui un artisan, mais ses films ont toujours énormément reposé sur la technologie, les effets numériques et Marwen ne déroge pas à la règle.

C’est un détail sans doute, et l’essentiel est ailleurs : Bienvenue à Marwen est un ravissement de chaque instant, un film d’une fluidité remarquable (les enchaînements réalité/animation, les scènes d’action), un mariage fond/forme parfait. L’émotion en prime : si on ne s’en tient qu’au premier niveau de lecture (et c’est la force de Zemeckis que d’avoir su créer un film immédiat, qu’on peut tout à fait apprécier pour ce qu’il raconte au 1er degré), difficile de rester insensible face au spectacle de cet homme brisé pour sa différence, face à la thérapie qu’il s’est inventée, au sens propre, et face à la conclusion de sa trajectoire dans le film. Devant le second niveau de lecture (l’auto-portrait de Zemeckis en artisan romantique pour faire court, même s’il y aurait aussi à dire sur le fait qu’il ait choisi de se projeter dans un personnage aussi solitaire qu’inadapté voire suicidaire), on s’amusera à relever les nombreux clins d’œil lancés à une filmographie conséquente (Roger Rabbit, Retour vers le Futur, Forrest Gump, j’en passe).

Quoiqu’il en soit, un beau film, brillant et touchant à la fois, qu’on s’arrête à l’histoire qu’il nous raconte ou à ce qui se joue derrière elle.