Le râteau

Au cinéma, avant le début de la séance, un couple juste derrière moi:

Thor, le dernier, c’est pas du grand cinéma mais dans une grande salle comme la grande salle à côté là, c’est terrible…
– Ah tu vois, un film que j’attends pour l’an prochain c’est Jurassic Park.
– …
– Oui le nouveau là, ils en refont un, ça a l’air super.
– J’en ai pas entendu parler du tout.
– Ah mais si on a vu l’affiche dans le hall en arrivant !
Jumanji, pas Jurassic Park.
– Ah oui voilà, Jumanji Park !
Jumanji.
– Ca aussi, les Jumanji Park, c’est du grand cinéma…
– …
– Oh en plus j’imagine qu’ils vont faire un hommage à l’acteur décédé là, Robbie Williams.
Ro-BIN Williams.
– Grand acteur, grand acteur…
– …
– Et les enfants du film, ils sont devenus célèbres non ?
– Oui, le gamin je sais pas mais la petite c’est Kirsten Dunst.
– Ah oui voilà, Christine Dust.
Kirsten… Bon, ils sont à la bourre non? Ils avaient dit 20h30.

Vu leur façon de se comporter et de se parler, ça m’avait tout l’air d’un premier rencard Tinder ou Meetic. Et je pense également pouvoir affirmer qu’y en aura pas un deuxième.

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L’inégalité sudoripare

J’arrive à la boulangerie, il fait hyper lourd, je suis en nage et pourtant je viens pas de courir un semi-marathon, j’ai fait 10 minutes de vélo pour arriver jusque là ok mais bon, c’est tout plat, je sors du bureau et on a la clim, un peu trop même à mon goût, je dois mettre un pull ou un gilet parfois mais putain il fait super lourd aujourd’hui, je sens bien que mon polo est imprégné de ma sueur, mon front est trempe et là devant moi, ce mec que je croise de temps en temps, il bosse et vit dans le quartier si j’ai bien compris et il est là, impeccable, le petit chino nickel, la chemise seersucker impeccable, la chevelure soyeuse, on dirait qu’il vient de les shampouiner putain, et pourtant il est comme moi, il sort du bureau, il a fait sa journée, je le vois bien, il a ouvert son attaché case devant moi, y a plein de dossiers à l’intérieur et putain, IL SENT BON LE MEC, je te jure c’est pas possible, il sent bon alors qu’on est à la boulangerie, il fait chaud, y a cette odeur de pain et cette chaleur caractéristique des boulangeries mais non, c’est son odeur à lui que je sens, il sent bon, c’est indéniable, il sent le propre, comme s’il sortait de la douche et qu’il venait de prendre des vêtements dans la pile de linge propre alors que moi je suis là, je me sens poisseux, dégueulasse dans mes vêtements pourtant du matin tu vois, je suis tout rouge et tout essoufflé et je comprends pas comment c’est possible qu’il sente bon alors que j’ai qu’une envie c’est de courir chez moi me débarrasser des 2 litres de sueur que mon organisme est en train d’évacuer en temps réel. Je hais l’été mon corps, parfois.

20 euros

Au Carrefour express, devant moi, une femme entre deux âges tenant 2 paniers remplis à ras bord de provisions. Lorsque son tour arrive, elle les pose devant la caissière :

– J’ai que 20 euros, vous pourriez prendre de quoi arriver jusqu’à 20 euros s’il vous plaît ?
– Euh… Oui… Euh… OK, je peux essayer mais je sais pas ce dont vous avez besoin moi.
– Non mais c’est pas grave, j’ai que 20 euros, prenez juste pour 20 euros, n’importe quoi. Mais il faut que ça fasse 20 euros !
– OK…

2 paniers pleins à ras bord donc. Ca va des steaks surgelés aux biscuits apéritifs en passant par l’huile d’olive, les serviettes hygiéniques, les bananes, haricots verts, nettoyant javel, ampoules etc.
La caissière s’efforce de faire passer un maximum d’articles : lorsque l’un d’eux se révèle trop onéreux (l’huile d’olive par exemple), elle l’annule et en fait passer un autre. Elle les sélectionne selon leur nature en plus, mélange l’alimentaire et les produits ménagers. Patiente la nana. Patients nous aussi dans la file d’attente qui s’allonge car tout ça prend quand même un certain temps. La caissière finit par annoncer avec une pointe de fierté bien légitime :

– 20 euros 10 !
– Ah oui mais moi j’ai que 20 euros, je vous avais dit qu’il fallait que ça fasse 20 euros.

Elle tend un billet de 20 euros.

– Oui mais c’est compliqué de tomber tout pile quand même…
– Rhalala mais comment on fait alors, j’ai que 20 euros moi j’ai rien d’autre.

Elle tient toujours son PUTAIN DE BILLET DE 20 EUROS à bout de bras.

– Je vais pas tout recommencer Madame, il commence à y avoir du monde là en plus…
– Mais oui mais j’ai que 20 euros moi.

Là j’explose presque :

– Tenez, voilà les 10 centimes, on va pas y passer la journée non plus.

C’est la caissière qui me remercie, soulagée. La bonne femme dit rien, elle a l’air un poil perchée en fait. Mais surtout très conne, je crois.
J’en pouvais plus : j’aurais pas eu les 10 centimes, je crois que je lui fracassais la bouteille d’huile d’olive sur le crâne.

Mon rêve 5

Cette nuit, j’ai fait passer un genre d’entretien d’embauche aux candidats à l’élection présidentielle. Tcharrément.

Ca se passait dans un immense bâtiment très officiel. Genre cossu et qui impose le respect (colonnes, fenêtres XXL, 54m de hauteur sous plafond) mais austère. Soviétique.

On était plusieurs à le faire passer cet entretien, dont 2 de mes sœurs (j’en ai 3), autour d’une immense table très impressionnante et protocolaire là aussi. Les autres personnes n’étaient pas identifiées/ables. Y avait clairement un côté comité de salut public voire tribunal révolutionnaire : ça rigolait pas beaucoup.

Je sais que tous les candidats sont passés devant nous mais le fragment du rêve dont je me souviens le plus clairement était centré sur Fillon.

Don Draper

Il était assis de l’autre côté de la table, avec quelques uns de ses sbires (non identifiés itou).
Dès qu’il arrive, je suis comme une balle, je lui rentre violemment dans le lard. Un remake de l’intervention de Christine Angot. Et là, pire encore que face à elle, Fillon se démonte pas : non seulement il répond mais il contre-attaque et se montre rapidement très condescendant voire méprisant comme il sait l’être. Il fait le malin, il porte beau (j’aime bien cette expression) et arbore son insupportable petit sourire en coin de pseudo nobliau sûr de son bon droit quand il s’agit de te la mettre bien profond. A tel point que je réalise soudain qu’il a changé de place : il est plus de l’autre côté de la table avec les personnes de son équipe, il préside l’assemblée, seul. Il a tombé la veste, défait un peu sa cravate, limite les pieds sur la table le mec, tranquille.

Là c’est trop pour moi, je me lève avec la ferme intention de le remettre à sa place (dans les 2 sens). Il se lève aussi le bougre, si bien qu’on se retrouve face à face, limite front contre front, c’est ridicule. Et là on a ce bref échange qui entre directement dans mon top 5 des interventions-qui-ont-bien-rabattu-son-caquet-à-mon-interlocuteur-(dans ma tête) :

– M. Fillon, veuillez retourner à votre place je vous prie, ce n’est pas vous qui dirigez les débats ici.
– Je… euh… oui, je… je vous prie de bien vouloir m’excuser.

Il est donc retourné s’asseoir à sa place et on l’a plus entendu. Je crois qu’il a pas eu le poste au final.

La bonne observatrice

Au Mac Do relativement bondé, je dois m’installer à côté de 2 jeunes filles mignonettes et sages, prototypes des toulousaines étudiantes à l’école de commerce toute proche.

La première est extrêmement bavarde et donne un peu l’impression de saouler sa copine. Elle examine plusieurs opportunités d’emploi qui s’offrent à elle et elle est très indécise :

– Je sais pas quoi faire du coup tu vois hi hi.
– Ben je sais pas, tu fais ce que tu veux.

Ce genre-là.

Soit dit en passant, il y a donc en France en 2017 des gens qui ont encore le choix dans le poste qu’ils vont occuper et la société qu’ils vont intégrer.

Bon, toujours est-il que l’autre est manifestement déjà en poste dans une entreprise de cosmétologie. L’une des opportunités qui s’offrent à sa copine (dont je commence à douter qu’elle soit vraiment sa copine) requiert d’être « à l’aise avec les chiffres », ce qui l’inquiète voire la refroidit un peu. Elle lui explique donc :

– Non mais ça tu sais, c’est rien à mon avis ça veut juste dire savoir lire les stats. C’est un logiciel qu’on utilise chez SVR et qui te permet de savoir que tel produit a fait tel pourcentage de progression. C’est tout simple et c’est hyper pratique. Mettons tu veux savoir les chiffres de vente de tes produits euh… je sais pas… euh…

Là elle cherche un exemple en agitant un peu les mains et regarde dans ma direction.

– Euh, tes… tes produits anti chute de cheveux par exemple. Ben t’as tous les résultats en 2 clics.

La merdeuse.

Et là tu te dis : « Ha ha il a dû enchaîner avec une brillante répartie qui l’a insidieusement remise à sa place tout en révélant en sourdine ce sens de l’auto-dérision qui fait de lui ce middle-aged man irrésistible ». Et tu as raison, c’est exactement ce qui s’est produit. 10 minutes après, dans ma tête.
Sur le coup je me suis contenté de terminer mon menu Mc City (celui à 4€95) et d’enchaîner avec un Mc Flurry M&M’s. Ce dernier n’était pas prévu mais après cet incident, j’ai eu besoin de me reconstruire.

Tous les matins

Il y a ce couple de jeunes gens un peu enrobés, un peu lourds, qui discutent toujours beaucoup en se souriant mutuellement. Ils avaient tous deux les cheveux assez longs et les ont désormais tous les deux raccourci. Ils ont l’air très complice. Je les aime bien.

Il y a cette femme d’âge moyen, toujours apprêtée, maquillée, qui marche d’un pas lent et robotique, les bras ballants le long du corps, le regard totalement vide. Un jour que j’étais un peu en retard, vers 9h15, je l’ai vue en train de discuter avec un homme à la terrasse d’un café, volubile, l’œil vif. Complètement transformée. Sur la table devant elle, un verre de vin blanc.

Il y a cette autre femme d’âge moyen qui se balade quasiment toujours les bras nus. En hiver, quand je suis frigorifié sous mon bonnet et mes 4 couches de vêtements, elle porte un petit cardigan en laine.

Il y a ce petit monsieur qui a toujours l’air un peu soucieux, les sourcils froncés et le front plissé, il marche toujours d’un bon pas. Lorsque je le croisais au début (il y a quelques années), il ne fumait pas. Maintenant il a une cigarette entre les doigts dès avant 9h. Une ou deux fois par semaine, il porte un sac de sport (tennis), ça me rassure. Un jour que je marchais avec une collègue, ils se sont gentiment dit « bonjour » quand on s’est croisé. Je lui ai demandé si elle le connaissait, elle m’a répondu que non, elle le croisait simplement tous les jours ou presque. Je me suis senti un peu honteux.

Il y a parfois des gens qui font du tai chi

Il y a cette jeune femme au regard un peu triste qui vient de déposer son enfant à la crèche d’à côté. Je me demande si c’est son regard habituel ou si elle a des soucis.

Il y a cette jeune fille qui est systématiquement au téléphone. Avec sa mère ? Sa sœur ? Son copain ? J’aimerais bien savoir. Elle a son téléphone dans la main gauche mais posé sur son oreille droite, c’est pas très pratique. D’autant qu’à son bras droit pendouille un lourd it-bag. A chaque fois je suis à 2 doigts de lui dire que c’est vraiment n’importe quoi mais évidemment je me retiens sans mal.

Il y a cette autre jeune fille toujours très bien habillée, à l’allure distinguée voire un peu hautaine. Un jour qu’elle parlait au téléphone, j’ai entendu son hénaurme accent toulousaing.

Il y a ce jeune papa qui emmène son fils dans sa poussette, je le vois grandir petit à petit. Le papa a toujours un casque sur les oreilles et il semble faire peu de cas de son enfant.

Il y a ce couple très Jeunes Républicains ou En marche !, toujours habillés de façon visiblement un peu dispendieuse et jamais de la même manière. Ils marchent toujours très vite, soucieux de ne pas rater le début de ce que j’imagine être un cours de droit ou d’économie. Ou pire, le début d’une journée de travail dans une banque. Je les aime pas.

Rencontre avec Riad Sattouf

La rencontre-dédicace avec le public toulousain avait lieu dans l’excellent librairie Ombres blanches.
Alors que la modératrice  s’apprête à véritablement lancer la discussion après une présentation d’usage, Riad Sattouf l’interrompt: « Ah y a une question là devant… Oui, monsieur? »

Un type un peu âgé prend la parole:

– Alors moi je voyage un peu partout dans le monde et comme vous, l’un de mes premiers souvenirs de bd, c’est la lecture de Tintin quand j’étais enfant. Et une des choses que je fais tout le temps, comme je voyage dans tous les pays, c’est que je ramène à mes enfants un exemplaire traduit dans la langue du pays dans lequel je suis allé. Comme j’ai fait le tour du monde voyez-vous, j’ai pu accumuler tous les exemplaires traduits. Et donc je voulais savoir si LArabe du futur était également traduit dans d’autres langues.

Sattouf répond poliment que oui, les 3 premiers tomes ont été traduits dans 18 pays. « Poliment » car en réalité, la modératrice nous avait donné l’information 3 minutes avant lors de sa présentation de l’auteur. Il explique ensuite que c’est une petite fierté pour lui que de faire figurer en page de garde la liste des pays/traductions de son ouvrage, tout comme le faisait Hergé.

– Mais je pourrai donc ramener un exemplaire dans chaque langue? relance le type
– Oui c’est ça, ils sont traduits.
– Et ils sont traduits dans quelle langue?
– Ah ben ça vous le verrez par vous-mêmes dans la bd…
– Ah très bien, je vais regarder ça.

« D’accord, faisons comme ça. »

Ca démarrait donc assez fort.

Trêve de raillerie(s), c’était super. Je tiens Riad Sattouf pour l’un des esprits les plus drôles, brillants et sensibles de sa génération, et il s’avère qu’ « à l’oral », il est égal à ce qu’il transmet dans ses œuvres : intelligent, fin, drôle, accessible. Il est très à l’aise, répond avec précision et exhaustivité aux questions qui lui sont posées, se répand volontiers en anecdotes très drôles/touchantes.

Preuve qu’il a désormais franchi un palier et atteint une dimension de all star de la bande dessinée, la salle était pleine comme un œuf : quelques geeks, quelques quadragénaires dans mon genre (lequel? à toi de voir), beaucoup de personnes relativement âgées qui l’ont manifestement connu grâce à L’Arabe du futur.

Le tome 3 est sorti il y a déjà plusieurs mois (le tome 4 est prévu pour Novembre), cette rencontre avait lieu à l’occasion du 2ème tome des Cahiers d’Esther, son recueil de planches réalisées chaque semaine pour L’Obs

Il a donc expliqué comment il procédait, comment « Esther » (ça n’est évidemment pas son vrai prénom) accueillait sa captation et son interprétation des histoires qu’elle lui raconte (spoiler : elle s’en fout) etc etc.

Super moment. En revanche, et à mon grand regret, son retour au cinéma n’a pas vraiment l’air d’actualité : il a été plus qu’échaudé par l’insuccès du pourtant génial Jacky au royaume des filles.