Claude Chabrol et moi

Le cycle consacré actuellement à Claude Chabrol par Arte (https://www.arte.tv/fr/videos/RC-017162/cycle-chabrol/) m’a donné envie de revenir sur l’un de mes cinéastes fétiches.

J’ai découvert les films de Claude Chabrol à la télévision, alors que j’étais encore enfant, ils font partie de mes premiers souvenirs cinématographiques. Je devais avoir 7-8 ans j’imagine. Des souvenirs durables : quelques plans tirés du magnifique Juste avant la nuit (d’ailleurs diffusé dans le cadre du cycle d’Arte), et notamment le visage pincé et tourmenté de Michel Bouquet dans l’allée qui mène à sa maison, m’avaient marqué. Logiquement, puisque ce sont surtout ses films de la fin des années 60 qui étaient diffusés, Stéphane Audran a fait partie de mes premiers émois cinématographiques (de même qu’Isabelle Huppert, découverte dans Violette Nozières).

Évidemment, à cet âge là, je ne comprenais rien à ce qui se tramait cinématographiquement parlant, et pas grand chose à ce qui se tramait tout court mais je me souviens parfaitement que j’ai tout de suite aimé ces films (Les Noces rouges, Juste avant la nuit, Les Biches, La Femme infidèle, Le Boucher). Le cadre provincial, français, me rappelait mon quotidien, je trouvais ça confortable, réconfortant. Sans réaliser, encore, que c’était précisément une composante essentielle du cinéma de Chabrol.
Et puis, même si là aussi j’aurais été bien en peine de mettre des mots dessus, je voyais bien qu’il s’intéressait à une catégorie bien spécifique de la population, « les riches » comme je les nommais à l’époque, et qu’il ne les montrait pas sous leur meilleur jour : le regard d’entomologiste ou de sociologue, la satire, m’échappaient bien sûr, mais je saisissais néanmoins qu’à travers ces histoires dramatiques de femmes/hommes adultères, de meurtres, de tromperies en tout genre, « les riches » n’apparaissaient pas à leur avantage. Ma famille et moi étions heureux pour autant que je sache, et nous n’étions pas pauvres à proprement parler car mes parents savaient cultiver la terre et élever des animaux. Nous étions heureux mais je n’étais pas aveugle pour autant et j’avais compris que mes parents étaient gaiement exploités, en tant que métayers, par une famille d’horribles nobliaux pétainistes du Pays Basque profond. Voir qu’un type faisait des films en se foutant un peu de la gueule de gens qui me rappelaient ces connards d’aristos, ça me plaisait.

Lorsque je me suis mis à m’intéresser plus sérieusement au cinéma, j’ai continué à regarder à la télévision et à aller voir en salles les films de Claude Chabrol. D’abord par habitude, par fidélité, ou nostalgie pour mon enfance heureuse sans doute; parce que le « confort » de ses films me renvoyait à mon propre confort de ses années là, mais aussi par goût, parce que ses films me plaisaient tout simplement, et parce que je commençais à comprendre pourquoi c’étaient des bons films. Je vais pas faire l’article de tout ce qui fait de Claude Chabrol un des plus grands réalisateurs français, il est reconnu à sa juste valeur depuis très longtemps. Le « confort » donc, d’un cinéma bourgeois en apparence mais profondément subversif, presque punk parfois, l’humour, la distance, la farce parfois, tout ça ça me parlait et ça me parle encore beaucoup. Le romantisme aussi, pudique, jamais lyrique, sous le vernis de l’observation goguenarde.

Le bouquin d’entretiens avec François Guérif est super et très éclairant: Chabrol y parle de manière très simple, intelligente et pédagogique de sa vie, et notamment de son enfance sous l’Occupation, de sa mise en scène et de ses choix, c’est une mine. J’ai pas encore vu le documentaire diffusé par Arte ces jours-ci, je vais le faire.

En tout cas, c’est sans doute avec Clint Eastwood le cinéaste dont j’ai vu le plus de films , puisque c’est quelqu’un qui tournait beaucoup et que j’ai pratiquement tout vu. Et j’aime tout, ou presque là aussi, y compris les films les plus tardifs tels que La Demoiselle d’honneur ou La Fille coupée en deux. Parmi ses films des années 90-2000, seul son dernier, Bellamy, celui avec Derpadieu, me laisse perplexe.

Mon favori est La Cérémonie, c’est un de mes films préférés. Parce qu’on y retrouve la quintessence de tout ce qui fait son cinéma (la province, la bourgeoisie provinciale, la subversion, la transgression, la vivacité d’esprit, l’humour etc) et parce que, comme dans Le Boucher par exemple, il y a ce petit quelque chose en plus qui distingue le film, le fait sortir du rang d’une filmographie pourtant solide, et qui l’élève au rang de chef d’oeuvre.

Ce petit quelque chose en plus, comme dans Le Boucher donc, c’est selon moi une tonalité doucement fantastique qui survient à un moment bien précis : lorsque juste après avoir tiré sur Jean-Pierre Cassel, Sandrine Bonnaire et Isabelle Huppert finissent leur tasse de chocolat et s’apprêtent à liquider les membres restant de la famille.

A ce moment précis, y a un plan absolument génial je trouve, une sorte de « jump cut fondu enchaîné » très doux sur les 2 actrices, d’autant plus remarquable qu’il est un peu incongru : Chabrol a ses petites signatures visuelles mais jamais rien d’aussi ostentatoire ni manifeste.

Grâce à ce plan là, irréel, Chabrol peut basculer dans cette conclusion incroyable, terrible, d’autant plus terrible qu’elle paraît absolument logique, sinon justifiée : oui, semble-t-il nous dire, ces braves bourgeois bretons, inoffensifs, cultivés, probablement progressistes, méritent de crever. Le visage incroyablement dur et déterminé de Sandrine Bonnaire, le son des coups de feu, puis des gâchettes, le son de l’opéra diffusé à la télévision, le « message » véhiculé par cette scène: c’est « absolument logique, sinon justifié », mais à ce moment-là donc, on est quasiment dans du fantastique, dans quelque chose qui n’est pas en quelque sorte, ou qui est mais qui ne devrait pas être. Une parenthèse, un fantasme presque, révolutionnaire: lorsque les 2 filles brisent le silence (« Ca va » dit Bonnaire; « On a bien fait » répond Huppert), le film, et la vie, reprennent leur cours. Elles paieront donc pour leur forfait. Génie de la mise en scène, génie de Claude Chabrol.

Enfin, voilà, je voulais juste parler un peu de ce grand monsieur qui compte beaucoup pour moi, et vous donner envie, qui sait, de voir et revoir ses films.

Publicités

Vice – critique

Fin connaisseur des arcanes de la politique américaine, Dick Cheney a réussi, sans faire de bruit, à se faire élire vice-président aux côtés de George W. Bush. Devenu l’homme le plus puissant du pays, il a largement contribué à imposer un nouvel ordre mondial dont on sent encore les conséquences aujourd’hui… (Allociné)

En retraçant la trajectoire politique de Dick Cheney au cours de la fin du XXème siècle, Vice s’attache à démontrer comment le 11 septembre 2001 a été ce point de bascule qui a permis à une poignée de fdp (pardon mais difficile de le formuler autrement) de légitimer des lois et actions liberticides, en contribuant à modeler notre (dés)équilibre géopolitique actuel, tout en s’en mettant plein les fouilles pour faire bonne mesure. Dick Cheney donc, mais aussi Donald Rumsfled, Karl Rove, Paul Wolfowitz et quelques autres, soit la garde rapprochée d’un George W. Bush plus dépassé et instrumentalisé que véritablement incompétent.

Tout ça, quiconque ayant vécu les événements décrits dans le film, le savait déjà : la falsification éhontée de documents afin de prouver la présence (totalement fausse, donc) d’armes de destructions massives en Irak, la hausse spectaculaire de l’action et des profits d’Halliburton, l’entreprise pétrolière donc Cheney est resté PDG malgré son poste de vice-président à la Maison Blanche, les arrestations arbitraires de prétendus terroristes et les actes de torture de l’armée américaine commis à l’encontre de la convention de Genève à Guantanamo (notamment) etc etc on connait.
Une quinzaine d’années après les faits (en gros), les auteurs de Vice ont encore plus de cartouches à mettre dans leur barillet et ils ne s’en privent pas: multiplication des sources, images d’archives, issues notamment du flot ininterrompu des chaînes d’info, reconstitutions, le montage, brillant, créé un tourbillon d’informations très efficace et d’une fluidité remarquable. Le tout avec humour, dans la lignée de shows d’infotainment dont Jon Stewart, Stephen Colbert et John Oliver se sont faits les spécialistes outre-Atlantique (ici on a Yann Barthès). Rien à dire, c’est très efficace et même, pourrait-on dire, brillant (d’ailleurs on le dit volontiers si j’en juge par l’accueil critique, très positif). Vice met également en lumière la ficelle théorique derrière les actes, via le concept d’ «éxécutif unitaire», interprétation subjective de la Constitution américaine utilisée par Cheney et ses sbires, qui n’est ni plus ni moins qu’une légitimation d’un pouvoir tyrannique et dictatorial.

Alors pourquoi je suis pas convaincu?

Je le suis en réalité : Vice est brillant, à la fois drôle, divertissant, bien informé et édifiant. Cette fois, contrairement à The Big Short, Adam McKay trouve la bonne distance et n’est jamais fasciné par son sujet: Cheney et sa clique sont des ordures réactionnaires, le film a beau être régulièrement assez drôle et décrire les faits avec une distance ironique, il ne laisse aucun doute là dessus. En conclusion, la gangrène atteindra jusqu’à la cellule familiale, seule oasis d’humanité préservée durant tout le film (ou presque donc): son plus beau coup de pute, sa crasse la plus immonde, Cheney la réserve à sa propre fille. Révélation divulguée après un très habile montage parallèle entre cette affaire familiale (que je ne dévoilerai pas) et une opération de transplantation cardiaque qui se conclue sur une image concrète et symbolique à la fois, celle d’un cœur mort. C’est sans appel.

Mais alors, qu’est-ce qui cloche bon sang d’une pipe en bois?

« C’est pas toi, c’est moi »: j’en ai tout petit peu ras le cul de ces films de monteur. Ca me fatigue, tout simplement. Voix off, images arrêtés sur voix off, inserts, images d’archives, faux générique de fin, vrai générique de fin méta etc etc. Ca me fatigue. Des «films de monteur», ou un «style Scorsesien», peu importe comment on le nomme. Ca me fatigue et je trouve ça un peu ringard en vérité, un peu dépassé en 2018. Bon, c’est personnel.

Autre chose: c’est un détail mais, et même si l’énergie du film parviennent à le faire oublier, j’ai mis du temps à passer outre les maquillages et postiches dont sont affublés tous les acteurs du film: Steve Carell 57 ans, et qui interprète Donald Rumsfeld, est censé avoir 40 ans, voire un peu moins lors de sa 1ère apparition à l’écran, puis 70 à la fin du film. Christian Bale, 45 ans, interprète de Dick Cheney donc, a moins de 30 ans lors de son arrivée à Washington. Quelques scènes nous le montrent même alors qu’il était étudiant, dans sa vingtaine donc. Idem pour Amy Adams (qui interprète la femme de Cheney).

Là il est censé avoir 30 ans par exemple.

C’est sans doute futile mais ça m’a gêné. Evidemment, si le film m’avait totalement emballé, je serais passé outre mais tu sais ce que c’est, quand on ne l’est pas (emballé), on a tendance à bloquer sur le moindre détail.

Et puis quelque part, ça m’emmerde un peu qu’Adam MacKay soit devenu un cinéaste mainstream. OK, il a le bon goût de garder une certaine impertinence et de ne pas avoir fait son Tchao Pantin (pourvu que ça dure…) mais il aura beau récolter les lauriers de la critique, du public, des Oscars (Vice a obtenu 8 nominations et il fait un candidat aussi sérieux que légitime), il restera toujours pour moi le binôme de Will Ferrell et l’immortel auteur d’Anchorman, de Talladega Nights et de Frangins malgré eux.

Enfin, malgré ça et malgré tout (ma relative lassitude voire mon agacement ponctuel face à des procédés de mise en scène décrits plus hauts), c’est un film que je recommande.

Si Beale Street pouvait parler – critique

Harlem, dans les années 70. Tish et Fonny s’aiment depuis toujours et envisagent de se marier. Alors qu’ils s’apprêtent à avoir un enfant, le jeune homme, victime d’une erreur judiciaire, est arrêté et incarcéré. Avec l’aide de sa famille, Tish s’engage dans un combat acharné pour prouver l’innocence de Fonny et le faire libérer… (Allociné)

Je sais pas trop quoi dire…

C’est terrible quelque part car Si Beale Street pouvait parler dit, lui, des choses fortes, importantes, essentielles même et qui malheureusement sont toujours autant d’actualité 50 ans après le mouvement des droits civiques. Ces choses, elles sont en outre appuyées par une belle histoire d’amour, racontée et filmée avec un certain lyrisme. A tel point que l’un (le drame social) + l’autre (l’histoire d’amour) + la mise en scène: il n’est pas interdit de penser « Douglas Sirk« . Mais j’ai pas grand chose à dire, car je suis resté un peu côté de tout ça.

C’était déjà le cas pour Moonlight, le précédent film de Barry Jenkins: je l’avais trouvé plutôt bien mais pas aussi bien que la majorité des critiques. Un peu scolaire, un peu le-cinéma-d’auteur-pour-les-nuls… Dans Beale Street… Jenkins fait encore montre d’une belle sensibilité, c’est évident. Un peu too much à mon goût mais c’est beau, oui. Voilà, pas plus, pas moins.

OK : le type est quand même doué dans la description de l’histoire d’amour, de la naissance de l’idylle, de son éclosion, de son épanouissement, autant d’étapes vécues par le jeune couple de personnages principaux. Ils sont extrêmement beaux et « cinégéniques » tous les 2, ça aide bien sûr mais ça n’est pas que ça : le jeu sur les couleurs, le découpage, le score, très réussi, de Nicholas Britell, font que ces sentiments et moments, intimes et impalpables par définition, Barry Jenkins parvient à les retranscrire. C’était déjà le cas dans Moonlight, c’est ce qui m’avait le plus séduit et convaincu.

Sur le volet « social »… Difficile de rester insensible évidemment : Fonny, le garçon, n’est pas simplement « victime d’une erreur judiciaire » comme le dit le pitch. Il est accusé à tort d’un viol qu’il n’a pas commis, parce que piégé par un flic pourri, parce qu’il est noir. Ca fait quand même une petite différence… Intéressant à ce titre, que le film suive de près Green Book dans le calendrier des sorties ciné (en France en tout cas): les 2 traitent peu ou prou du même sujet (je synthétise grossièrement: le racisme endémique de la société américaine) mais le font de manière diamétralement différente. Peter Farrelly est blanc, Barry Jenkins est noir donc bon, évidemment… Mais c’est fort bien sûr. Je n’en dirai pas davantage car je ne me sens pas légitime pour aborder le sujet plus avant.

J’ai vraiment pas grand chose à dire donc, de façon générale, en définitive, et très globalement: si vous aviez aimé Moonlight, le 1er film de Barry Jenkins, il y a de fortes chances pour que vous aimiez également Si Beale Street pouvait parler, son nouveau. Et si comme moi vous aviez trouvé Moonlight plutôt moyen… vous pourriez quand même être agréablement surpris.

La Favorite – critique

Début du XVIIIème siècle. L’Angleterre et la France sont en guerre. Toutefois, à la cour, la mode est aux courses de canards et à la dégustation d’ananas. La reine Anne, à la santé fragile et au caractère instable, occupe le trône tandis que son amie Lady Sarah gouverne le pays à sa place. Lorsqu’une nouvelle servante, Abigail Hill, arrive à la cour, Lady Sarah la prend sous son aile, pensant qu’elle pourrait être une alliée. Abigail va y voir l’opportunité de renouer avec ses racines aristocratiques. Alors que les enjeux politiques de la guerre absorbent Sarah, Abigail quant à elle parvient à gagner la confiance de la reine et devient sa nouvelle confidente. Cette amitié naissante donne à la jeune femme l’occasion de satisfaire ses ambitions, et elle ne laissera ni homme, ni femme, ni politique, ni même un lapin se mettre en travers de son chemin. (Allociné)

Une fois, n’est pas coutume, j’ai jeté un œil aux critiques sur Allociné. D’un côté une presse « généraliste » enthousiaste sinon dithyrambique: « Avec « La Favorite« , le réalisateur grec Yorgos Lanthimos (« Mise à mort du cerf sacré« , « The Lobster« ) maîtrise son art à la perfection, et revisite le film d’époque en costume, en y ajoutant une touche de drôlerie et de monstruosité » dans Cnews

Ou encore: « Sale, cruel, drôle, tragique et génialement queer, La Favorite de Yorgos Lanthimos transforme le classicisme en art contemporain » sur Cinemateaser (j’aime beaucoup le « génialement queer »).

De l’autre, une presse « spécialisée » qui défonce le film: « S’il y a des films qui nous regardent, cela ne fait aucun doute, le cinéma de Lánthimos, ne fait que se regarder. Prostré derrière sa malice dont il se gargarise grassement, il semble condamné à rester éternellement englué dans l’admiration de son propre génie. » Les Inrocks

Et au milieu, Grande remise, qui peut pas dire qu’il a passé un sale moment (= je me suis pas ennuyé ni trouvé le temps long) mais évidemment, ça ne suffit pas: La Favorite (aux Oscars, c’est écrit), est un film d’une vacuité, d’une bêtise et d’une prétention… « évidentes » j’allais dire mais bon… J’ai beaucoup pensé à Birdman: un filmage prétendument virtuose au service de lui-même avant tout , qui se « gargarise », oui, c’est le mot, de sa pseudo-audace.

La Favorite opèrerait donc un dépoussiérage en règle du film historique/en costumes. Pourquoi pas. Sauf que Lanthimos n’est pas Kubrick, et que là où Barry Lyndon (contre-exemple évidemment pas pris au hasard même si le rapprochement fait mal) se révèle une fable morale subversive, plus noire que noire sous des atours d’une préciosité sans égale, La Favorite se contente d’exhiber de manière satisfaite et façon bulldozer des pseudo-doigts d’honneur à la bienséance : merde, vomi, levrettes, branlettes etc à la cour d’Angleterre. Incroyable ! Ca alors, j’aurais jamais cru dis donc… Sans déconner… Qui, en 2019, pour trouver de l’audace dans l’évocation des amours saphiques de la reine d’Angleterre ? Hey, 2019 les mecs, réveillez-vous !

Iconoclasme de bas étage donc, pour… révéler la fatuité et la vulgarité de l’aristocratie et de la classe dirigeante? Wow. Pardon : pour montrer, aussi, à travers l’ascension d’une courtisane cynique et sans scrupules (Emma Stone), au détriment de sa prédécesseur qui tombe en disgrâce (Rachel Weisz)… que les gens, eh ben parfois, eh ben ils sont MECHANTS, et aussi, le pouvoir ça fait tourner la tête, c’est vraiment moche et triste. Je n’en dévoilerai pas la teneur même si ça me démange mais je n’ai pas pu retenir de m’esclaffer lors de la séquence finale.

Bon, j’arrête là : les actrices donnent le change (surtout Weisz et Stone; la 3ème tête d’affiche, Olivia Colman qui interprète la reine Anne, verse davantage dans le grotesque et la bouffonnerie mais c’est le rôle qui veut ça) et, encore une fois, on ne s’ennuie pas grâce au scénario tout en coups de pute. Mais La Favorite est bien l’objet vain, prétentieux et stupide que les journalopes de la gauchiasse parisiano-boboïsante pointent du doigt. Prends ça Bruno Masure.

Green Book – critique

En 1962, alors que règne la ségrégation, Tony Lip, un videur italo-américain du Bronx, est engagé pour conduire et protéger le Dr Don Shirley, un pianiste noir de renommée mondiale, lors d’une tournée de concerts. Durant leur périple de Manhattan jusqu’au Sud profond, ils s’appuient sur le Green Book pour dénicher les établissements accueillant les personnes de couleur, où l’on ne refusera pas de servir Shirley et où il ne sera ni humilié ni maltraité. Dans un pays où le mouvement des droits civiques commence à se faire entendre, les deux hommes vont être confrontés au pire de l’âme humaine, dont ils se guérissent grâce à leur générosité et leur humour. Ensemble, ils vont devoir dépasser leurs préjugés, oublier ce qu’ils considéraient comme des différences insurmontables, pour découvrir leur humanité commune. (Allociné)

A la vue de la bande-annonce de Green Book, 2 réflexions:

– on a vu tout le film (bon, c’est de plus en plus banal donc c’est malheureux mais on s’en accommode)
– « aïe »: ça sent la meringue sentimentalo-politiquement-correcte-machine-à-Oscars

« Homme de peu de foi blablabla » épisode 2541: le film est signé Peter Farrelly, en solo pour la 1ère fois si je ne m’abuse, qui a eu l’intelligence de se reposer sur ce qui fait la force des films réalisés avec son frangin : la générosité et l’humanité. C’est ce qui fait de Green Book une réussite, un modèle même de film populaire, fédérateur sans prendre le public pour des demeurés.

Probablement conscient du dangereux potentiel politiquement correct et faux-cul de son sujet, Farrelly et les co-auteurs du scenario ont donc choisi l’angle de la comédie, de l’apprentissage et de l’apprivoisement individuel, plutôt que celui du grand-sujet-de-société: les événements récents, soulevés par le mouvement Black Lives Matter qui s’indigne notamment des violences policières à l’encontre de la population afro-américaine, prouvent bien que malheureusement, si la ségrégation a bien été abolie dans tous les états dans les années 60, y a encore du taf (euphémisme). Ainsi, Green Book, très intelligemment, ne joue pas (trop) la carte du « regardez comme c’était horrible et comme on a progressé », pour la simple et bonne raison que non, on a pas tant progressé que ça. Il faut donc relever que 1. le « green book », ce guide à l’usage des Noirs qui y trouvaient les hôtels, bars, restaurants etc. susceptibles de les accueillir lorsqu’ils partaient en vadrouille dans le Sud du pays, n’est finalement qu’un prétexte, ou presque et 2. le seul commentaire véritablement « engagé » est celui qui possède une forte résonance avec notre époque (lorsqu’un flic dépasse les limites de ses fonctions et arrête de manière abusive les 2 gars).

Et donc, (j’y arrive, j’y arrive), Green Book est avant tout une étude de caractères entre 2 personnages bourrés de préjugés qui vont apprendre à les dépasser: Tony Lip le rital new-yorkais, tchatcheur et grossier (et raciste bien sûr, sinon y a plus de film), et Don Shirley le pianiste virtuose, précieux et misanthrope. Il faut dire les choses simplement et ne pas bouder son plaisir: c’en est un grand, et un vrai (plaisir) que de les suivre sur la route, se testant réciproquement, s’étonnant, se scandalisant, se moquant l’un de l’autre pour finalement s’apprécier et trouver une vraie complicité. Générosité, humanité. Plaisir.

Suite logique de mon billet, et ça sera sa conclusion, il faut évidemment saluer les 2 acteurs: Mahershala Ali, dont on devine sans mal les souffrances derrière la distance aristocratique de son personnage, et Viggo Mortensen. Quelle idée de génie de l’avoir casté dans ce rôle à l’opposé de ceux qu’il interprète habituellement et qu’on l’imagine interpréter: carrure quasiment Depardieuesque, faconde scorsesienne, il semble tout droit issu du casting des Sopranos. Je vois mal comment l’Oscar du meilleur acteur pourrait lui échapper.

Expo 58 – critique

Londres, 1958. Thomas Foley dispose d’une certaine ancienneté au ministère de l’Information quand on vient lui proposer de participer à un événement historique, l’Exposition universelle, qui doit se tenir cette année-là à Bruxelles. Il devra y superviser la construction du Pavillon britannique et veiller à la bonne tenue d’un pub, Le Britannia, censé incarner la culture de son pays. Le jeune Foley, alors qu’il vient de devenir père, est séduit par cette proposition exotique, et Sylvia, son épouse, ne voit pas son départ d’un très bon œil. Elle fera toutefois bonne figure, et la correspondance qu’ils échangeront viendra entrecouper le récit des nombreuses péripéties qui attendent notre héros au pays du roi Baudouin, où il est très vite rejoint par de savoureux personnages : Chersky, un journaliste russe qui pose des questions à la manière du KGB, Tony, le scientifique anglais responsable d’une machine, la ZETA, qui pourrait faire avancer la technologie du nucléaire, Anneke, enfin, l’hôtesse belge qui va devenir sa garde rapprochée… (Babelio)

2019, année de la lecture: trop de magazines, trop d’articles en ligne, aussi intéressants soient-ils, m’ont détourné des romans et essais. Ma grande résolution de l’année, c’est donc de m’y remettre sérieusement (une résolution à laquelle je pourrais me tenir s’entend parce que j’avais aussi décidé que cette année, ça y est, c’est sûr, j’allais m’attaquer à la faim dans le monde et puis en fait non).

Si je devais répondre à la question « quel est ton écrivain contemporain préféré? », je répondrais sans hésiter Jonathan Coe. Écrivain britannique né à Birmingham au début des années 60, il incarne un prolongement de mes obsessions anglophiles, soit un type qui pose sur son pays un regard à la fois tendre et acéré, tout ce que j’aime. Un peu à l’instar de Ray Davies, il traduit à son égard un sentiment que j’ai décidé, bim, ça m’est venu comme ça, de nommer « affersion » : un mélange d’affection et d’aversion, pour l’Angleterre et ses traditions, son goût de l’immobilisme, son conservatisme etc. Pour l’Angleterre quoi.
Un de ses romans récents, La vie très privée de Mr. Sim (pas son meilleur mais plaisant), a été joliment adapté par Michel Leclerc avec Jean-Pierre Bacri dans le rôle titre. Pour finir de situer.

Expo 58 est sans doute un roman relativement mineur lui aussi dans une oeuvre qui compte (si tu veux lire du Coe, il te faut Testament à l’anglaise ainsi que le diptyque Bienvenue au club / Le cercle fermé, sans hésitation là non plus). Mais quand on commence à maîtriser un peu un auteur, ou en tout cas qu’on a lu un bon paquet de ses ouvrages, on prend souvent beaucoup de plaisir dans des œuvres plus anecdotiques, dans lesquelles on va s’amuser à chercher sa patte, ses tics, son essence.

Il n’est pas bien difficile pour un amateur de l’oeuvre de Jonathan Coe de s’y retrouver dans Expo 58 : un héros tiède, voire morne, tendance indifférent à la vie, des hasards, des coïncidences, un humour pince-sans-rire, l’affersion, donc, pour cette Angleterre des années 50 qui sent bien qu’elle doit se tourner vers cette seconde moitié du XXème siècle aux immenses promesses de progrès et d’innovation, mais ne peut se résoudre à laisser derrière elle les piliers de sa grandeur passée. Le tout enrobé dans un pastiche de roman d’espionnage (tendance Ian Fleming, l’auteur de James Bond) avec un soupçon d’hommage à Hergé, Belgique oblige (l’action se déroule pendant, et sur le lieu de l’Exposition Universelle de 1958 qui s’est tenue à Bruxelles). Tout ça dans une langue comme toujours simple en apparence, précise, élégante. En gros, je me suis régalé, et si les 3 ouvrages cités au-dessus (Testament à l’anglaise / Bienvenue au clubLe cercle fermé) sont probablement les chefs d’oeuvre de Jonathan Coe, Expo 58 fait une belle porte d’entrée, plus « légère » et donc plus aisée.

Mais il faut par ailleurs savoir que Jonathan Coe n’a pas non plus son pareil pour tisser des récits dramatiques au sens propre, à la tristesse insondable, dont La pluie avant qu’elle tombe serait le chef d’oeuvre. Ainsi, les dernières pages d’Expo 58 font opérer au récit un virage à 180°: le hasard devient destin, les coïncidences se font tragiques. Le temps qui passe, aussi lentement qu’inexorablement, l’indécision, l’indifférence, les occasions manquées… C’est déchirant. Peut-être pas si « mineur » que ça finalement…

Le dernier roman de Jonathan Coe, Numéro 11, a été publié en 2016. Je vais le lire dans les prochaines semaines, j’essaierai d’en toucher quelques mots.

La Mule – critique

À plus de 80 ans, Earl Stone est aux abois. Il est non seulement fauché et seul, mais son entreprise risque d’être saisie. Il accepte alors un boulot qui – en apparence – ne lui demande que de faire le chauffeur. Sauf que, sans le savoir, il s’est engagé à être passeur de drogue pour un cartel mexicain. Extrêmement performant, il transporte des cargaisons de plus en plus importantes. Ce qui pousse les chefs du cartel, toujours méfiants, à lui imposer un « supérieur » chargé de le surveiller. Mais ils ne sont pas les seuls à s’intéresser à lui : l’agent de la DEA Colin Bates est plus qu’intrigué par cette nouvelle « mule ». Entre la police, les hommes de main du cartel et les fantômes du passé menaçant de le rattraper, Earl est désormais lancé dans une vertigineuse course contre la montre… (Allociné)

Difficile de parler de ce film de manière un tant soit peu objective… C’est d’autant plus difficile qu’Eastwood lui-même a manifestement voulu emmener La Mule vers un terrain éminemment personnel et donc subjectif qui disqualifie pour ainsi dire une analyse critique rigoureuse. Alors je vais évacuer le truc d’emblée parce que c’est pas le plus important, loin s’en faut: La Mule est un gentil polar arthritique, classique et sans suspense, mal fagoté dans son versant purement thriller, qui ne vaut que pour sa tonalité tour à tour malicieuse et émouvante, ainsi que pour son caractère testamentaire. Pour Clint, donc, on en revient toujours là.

Au-delà du statut légendaire et de la statue de Commandeur du Cinéma Américain qu’il incarne désormais pour à peu près tout le monde, j’ai noué avec Eastwood une relation particulière (j’allais dire intime avant de me raviser mais oui, intime).
Le Bon, la Brute et le Truand est le premier « vrai » film que j’ai vu au ciné (j’utilise des guillemets car avant lui, il y avait eu des films d’animation). Il me fit forte impression (panoplie improvisée à base de chapeau et pseudo poncho le lendemain du visionnage) et Clint, que je me suis rapidement mis à appeler « Clint » (« y a le nouveau Clint qui sort mercredi » ou « y a un Clint ce soir sur la 3″, indépendamment du fait que ce soit lui ou un autre qui réalise) est devenu une figure familière, centrale pendant une longue période, de mon univers culturel et fantasmagorique : avec le regain d’intérêt pour les super-héros depuis les nombreux films Marvel sortis ces dernières années, les gamins d’aujourd’hui veulent probablement être Spiderman ou Iron Man etc, moi je voulais être Clint.

Ses films ont acquis une véritable reconnaissance critique au moment où j’entrais à la fac : avant ça, certes, la France lui avait déjà décerné le statut d’auteur (avec Pale Rider on va dire, en 1985) mais il fallait encore se battre quand on se prétendait cinéphile ET fan d’Eastwood. Mais au début des années 90, le vent tournait, c’est indéniable et à la fin d’une décennie qui le voyait enchaîner Impitoyable, Un monde parfait, Sur la route de Madison, Les Pleins pouvoirs, Minuit dans le jardin du bien et du mal, excusez du peu, je lui ai consacré 2 mémoires universitaires (l’un d’eux est resté inachevé).

Et si depuis 20 ans, l’âge adulte aidant, je ne le regarde plus lui ni ses films de la même manière, que j’ai pris un peu de distance, par la force des choses, il reste mon héros cinématographique absolu, mon plus grand héros tout court. C’est aussi simple que ça.

Pourquoi je raconte ça ? Eh bien parce qu’il est selon moi absolument impossible pour quelqu’un d’un tant soit peu familier avec la figure de Clint Eastwood, de visionner La Mule sans projeter ce qu’il représente pour nous. Et l’émotion ressentie, le plaisir pris devant ce film mineur, voire raté par bien des aspects, sont proportionnels à ce qu’il représente pour nous, aux souvenirs que la simple apparition de sa silhouette plus dégingandée que jamais font surgir.

Tu comprends qu’à côté de ça, la description caricaturale du cartel mexicain, les raccourcis hallucinants dans l’enquête de la DEA, ne pèsent pas lourd. On connaît la rapidité d’exécution (en tournage et à l’écran) d’Eastwood, sa manière, incomparable, de fluidifier le récit, de couper tout ce qui lui paraît superflu sans que la narration en pâtisse. De faire preuve, aussi, parfois, d’un sympathique jem’enfoutisme quant aux aspects d’un film auxquels il n’attache que peu d’importance. La Mule en est un parfait exemple: c’est l’un des films dans lequel il a mis le plus d’éléments personnels (i.e. de sa vie personnelle) et c’est donc le portrait/l’auto-portrait du personnage principal qui intéresse Clint ici, pas le thriller. Plus concrètement La Mule raconte l’histoire d’un homme (et cet homme, c’est donc Eastwood lui-même) qui essaie comme il le peut de se racheter auprès des siens (son ex-femme, sa fille , interprétée par sa propre fille, Alisson), après avoir fait passer son travail et sa satisfaction personnelle avant tout. Il convient ici de rappeler que le titre original d’Impitoyable est Unforgiven, « impardonné »…

Et c’est touchant, bien sûr, d’autant plus lorsqu’on connaît un peu sa vie privée et la façon dont il a mené sa carrière. Mais même ça, on s’en fout au fond… Bordel, ça faisait 10 ans qu’on l’avait pas vu à l’écran le Clint ! Bon, ok, 6 si on compte Une nouvelle chance dans lequel il faisait simplement l’acteur aux côtés d’Amy Adams et Justin Timberlake. Mais 10 ans depuis Gran Torino, dans lequel, faut-il le rappeler, il s’était filmé dans un cercueil (voir la manière incroyable encore ici qu’il a de filmer la mort de près…). Il a 89 ans putain… Le simple fait de le voir souriant, vanner en espagnol ses employés ou nouveaux « collègues » mexicains, chanter des vieux standards de jazz au volant de sa bagnole (les meilleures scènes, quand il taille la route pépère), pfiou… Il est fatigué bien sûr, il a du mal à se déplacer, normal, sa voix est passée de « douce » à « faible » mais qu’est-ce qu’il est beau, et qu’est-ce que c’est beau de le voir à nouveau à l’écran… La Mule, polar arthritique, auto-portrait malicieux et touchant d’un vieil homme au bout de sa vie, c’est avant tout (sans doute) la dernière fois qu’on voit Clint Eastwood à l’écran. A côté de ça, la valeur objective du film hein…