Le Bureau des légendes – critique

J’arrive après la bataille, et après que tout a été dit mais mon enthousiasme est tel que je tiens quand même à livrer quelques réflexions sur celle qui est donc considérée comme la meilleure série française actuellement. J’ai lu pratiquement aucun papier dessus donc désolé pour les éventuelles redites ou enfonçages de portes ouvertes.

Les Patriotes

C’est évidemment là qu’il faut aller chercher la genèse de la série puisqu’après quelques ratés (coucou Anna Oz, coucou Total Western) et un gros passage à vide consécutif à ces 2 échecs, Eric Rochant est revenu sur le devant de la scène en créant une sorte de spin off, 20 ans après, de ce qui restera sans doute comme son meilleur film. Avec la DGSE (Direction Générale de la Sécurité Extérieure, le pendant français de la CIA ou du MI6, en gros) à la place du Mossad, et Mathieu Kassovitz à la place d’Yvan Attal (avant ça, il avait quand même réalisé l’excellent Mobius, preuve que l’espionnage et lui, c’est une affaire qui roule). En tout cas, il est intéressant de relever les similitudes, points de divergences, récurrences entre les 2 œuvres. Et, bien sûr, il faut absolument voir Les Patriotes si on aime Le Bureau des légendes.


« Les patriotes », ce sont aussi les membres de la DGSE, héros de la série. Enfin… peut-être : si on entre petit à petit, et à des degrés divers, dans l’intimité de chacun.e, on ne saura jamais pourquoi ils travaillent là. Simples compétences techniques et/ou psychologiques, goût du risque, besoin d’un défi, de se prouver ou de fuir quelque chose ou véritable dévouement patriotique, envie d’être utile à son pays ? Pas de réponse, même si on peut parfois les deviner. Ce mystère sert la série, la mythologie qu’elle crée autour du BDL (la salle de crise, les pseudos, le jargon) et de ses principaux protagonistes.
Ne pas entrer sur ce terrain-là, celui de la motivation profonde des personnages, permet à Rochant et aux scénaristes de ne jamais verser du mauvais côté du drapeau : Le Bureau des légendes est une fiction qui met en scène des probables patriotes, sans qu’on puisse l’accuser elle-même d’un excès de patriotisme. Ces gens là font leur travail, quelle que soit leur motivation, et c’est ce que la série s’attache à nous montrer. Point. Je trouve ainsi le pseudo- débat ou la pseudo-polémique sur une trop grande allégeance de la série vis à vis de la véritable DGSE, qui y collabore et lui donne son aval, non-avenue. Ce qui résulte de cette « collaboration » (dont apparemment on ne sait pas grand chose non plus) est à la fois excellent et irréprochable d’un point de vue éthique (c’est ce que je pense en tout cas), c’est tout ce qui importe.

La France

C’est LE gros point positif de la série pour moi, en dehors de sa trame et de sa caractérisation évidemment, qui en font une si belle réussite : la France, partout, tout le temps. La DGSE donc, qui traite des affaires et met en place des missions relatives à la sécurité nationale et aux activités françaises à travers le monde (le monde étant quasiment réduit au Moyen-Orient bien sûr, années 2010 oblige) mais surtout, la francité : les locaux de la DGSE, Paris, sa grisaille, les filatures en Peugeot ou Toyota Yaris, les pots de départ des employés, leur pause clope etc. La cantine. LA CANTINE BORDEL ! Mes scènes préférées de la série je pense, qui voient aussi bien la « petite main » du bureau des légendes que le directeur des opérations sur le terrain ou le grand patron se trimbaler avec leur petit plateau, leurs carottes râpées et leur colin meunière/jardinière de légumes (Sisteron, il prend des frites lui, évidemment). La série opte pour un espionnage à visage humain, fuyant (ou presque, j’y reviens) le sensationnalisme, choisissant John Le Carré dont Rochant est très fan plutôt que James Bond, et ça passe donc aussi par des petits détails de la vie de bureau, sans ironie, qui feraient presque se rejoindre la DGSE et la COGIP. Et qui ancrent en tout cas Le Bureau des légendes dans un quotidien très français.

La suite

Avec tout ça (avec tout ce qui précède je veux dire), j’ai une préférence pour les saisons 1 et 2. Voire pour la saison 1, dont on dit certainement qu’elle pâtit d’un manque de moyens (encore une fois : j’en sais rien, j’ai presque rien lu sur la série). Peut-être mais selon moi, c’est là que se matérialise le mieux ce qui fait le prix du Bureau des légendes : la francité donc, mais aussi une économie de tous les instants (dans l’exécution, plus que dans les moyens eux-mêmes), la primauté aux personnages et à leur psychologie etc. Je vais pas (re)faire l’article, quand on a vu et qu’on aime la série, on est d’accord sur ce qui fait son charme et son intérêt.


C’est pour ça que la saison 3… Entendons-nous bien : j’étais à bloc, assis sur le bord de mon fauteuil quand la rencontre entre BIP et BIP a eu lieu, quand BIP s’est cru libre et puis finalement non etc etc. Mais avec le succès, critique et populaire, des 2 premières saisons, la série a logiquement obtenu plus de moyens, encore, multipliant les lieux de tournage et donc les potentiels théâtres d’opération, intrigues, rebondissements etc. Et en son cœur, même si, encore une fois, c’est très excitant, je vais pas jouer les faux-culs, j’ai eu un peu peur que cette 3ème saison fasse basculer la série de 24 à la française i.e. cérébrale et minimaliste, à 24 à la française i.e. rocambolesque et cheap, avec un Malotru qui se mue définitivement en Jack Bauer de la Porte des Lilas.
« J’ai eu » simplement, car les 2 derniers épisodes de la saison 3, magistraux, reviennent aux fondamentaux de la série (manipulation, cache-cache, espionnage au sens propre du terme), avec une mélancolie de tous les instants qui saisit véritablement aux tripes.

On est donc en droit d’être optimiste pour la saison 4,  dont la diffusion démarre très prochainement, puisque Le Bureau des légendes semble vouloir rester sur ces rails là, en affirmant encore davantage son caractère de « série d’action auteuriste » : Mathieu Amalric a rejoint la fine équipe devant la caméra, Pascale Ferran, camarade de promo de Rochant à l’IDHEC, derrière. J’ai hâte de voir ça !

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