Claude Chabrol et moi

Le cycle consacré actuellement à Claude Chabrol par Arte (https://www.arte.tv/fr/videos/RC-017162/cycle-chabrol/) m’a donné envie de revenir sur l’un de mes cinéastes fétiches.

J’ai découvert les films de Claude Chabrol à la télévision, alors que j’étais encore enfant, ils font partie de mes premiers souvenirs cinématographiques. Je devais avoir 7-8 ans j’imagine. Des souvenirs durables : quelques plans tirés du magnifique Juste avant la nuit (d’ailleurs diffusé dans le cadre du cycle d’Arte), et notamment le visage pincé et tourmenté de Michel Bouquet dans l’allée qui mène à sa maison, m’avaient marqué. Logiquement, puisque ce sont surtout ses films de la fin des années 60 qui étaient diffusés, Stéphane Audran a fait partie de mes premiers émois cinématographiques (de même qu’Isabelle Huppert, découverte dans Violette Nozières).

Évidemment, à cet âge là, je ne comprenais rien à ce qui se tramait cinématographiquement parlant, et pas grand chose à ce qui se tramait tout court mais je me souviens parfaitement que j’ai tout de suite aimé ces films (Les Noces rouges, Juste avant la nuit, Les Biches, La Femme infidèle, Le Boucher). Le cadre provincial, français, me rappelait mon quotidien, je trouvais ça confortable, réconfortant. Sans réaliser, encore, que c’était précisément une composante essentielle du cinéma de Chabrol.
Et puis, même si là aussi j’aurais été bien en peine de mettre des mots dessus, je voyais bien qu’il s’intéressait à une catégorie bien spécifique de la population, « les riches » comme je les nommais à l’époque, et qu’il ne les montrait pas sous leur meilleur jour : le regard d’entomologiste ou de sociologue, la satire, m’échappaient bien sûr, mais je saisissais néanmoins qu’à travers ces histoires dramatiques de femmes/hommes adultères, de meurtres, de tromperies en tout genre, « les riches » n’apparaissaient pas à leur avantage. Ma famille et moi étions heureux pour autant que je sache, et nous n’étions pas pauvres à proprement parler car mes parents savaient cultiver la terre et élever des animaux. Nous étions heureux mais je n’étais pas aveugle pour autant et j’avais compris que mes parents étaient gaiement exploités, en tant que métayers, par une famille d’horribles nobliaux pétainistes du Pays Basque profond. Voir qu’un type faisait des films en se foutant un peu de la gueule de gens qui me rappelaient ces connards d’aristos, ça me plaisait.

Lorsque je me suis mis à m’intéresser plus sérieusement au cinéma, j’ai continué à regarder à la télévision et à aller voir en salles les films de Claude Chabrol. D’abord par habitude, par fidélité, ou nostalgie pour mon enfance heureuse sans doute; parce que le « confort » de ses films me renvoyait à mon propre confort de ses années là, mais aussi par goût, parce que ses films me plaisaient tout simplement, et parce que je commençais à comprendre pourquoi c’étaient des bons films. Je vais pas faire l’article de tout ce qui fait de Claude Chabrol un des plus grands réalisateurs français, il est reconnu à sa juste valeur depuis très longtemps. Le « confort » donc, d’un cinéma bourgeois en apparence mais profondément subversif, presque punk parfois, l’humour, la distance, la farce parfois, tout ça ça me parlait et ça me parle encore beaucoup. Le romantisme aussi, pudique, jamais lyrique, sous le vernis de l’observation goguenarde.

Le bouquin d’entretiens avec François Guérif est super et très éclairant: Chabrol y parle de manière très simple, intelligente et pédagogique de sa vie, et notamment de son enfance sous l’Occupation, de sa mise en scène et de ses choix, c’est une mine. J’ai pas encore vu le documentaire diffusé par Arte ces jours-ci, je vais le faire.

En tout cas, c’est sans doute avec Clint Eastwood le cinéaste dont j’ai vu le plus de films , puisque c’est quelqu’un qui tournait beaucoup et que j’ai pratiquement tout vu. Et j’aime tout, ou presque là aussi, y compris les films les plus tardifs tels que La Demoiselle d’honneur ou La Fille coupée en deux. Parmi ses films des années 90-2000, seul son dernier, Bellamy, celui avec Derpadieu, me laisse perplexe.

Mon favori est La Cérémonie, c’est un de mes films préférés. Parce qu’on y retrouve la quintessence de tout ce qui fait son cinéma (la province, la bourgeoisie provinciale, la subversion, la transgression, la vivacité d’esprit, l’humour etc) et parce que, comme dans Le Boucher par exemple, il y a ce petit quelque chose en plus qui distingue le film, le fait sortir du rang d’une filmographie pourtant solide, et qui l’élève au rang de chef d’oeuvre.

Ce petit quelque chose en plus, comme dans Le Boucher donc, c’est selon moi une tonalité doucement fantastique qui survient à un moment bien précis : lorsque juste après avoir tiré sur Jean-Pierre Cassel, Sandrine Bonnaire et Isabelle Huppert finissent leur tasse de chocolat et s’apprêtent à liquider les membres restant de la famille.

A ce moment précis, y a un plan absolument génial je trouve, une sorte de « jump cut fondu enchaîné » très doux sur les 2 actrices, d’autant plus remarquable qu’il est un peu incongru : Chabrol a ses petites signatures visuelles mais jamais rien d’aussi ostentatoire ni manifeste.

Grâce à ce plan là, irréel, Chabrol peut basculer dans cette conclusion incroyable, terrible, d’autant plus terrible qu’elle paraît absolument logique, sinon justifiée : oui, semble-t-il nous dire, ces braves bourgeois bretons, inoffensifs, cultivés, probablement progressistes, méritent de crever. Le visage incroyablement dur et déterminé de Sandrine Bonnaire, le son des coups de feu, puis des gâchettes, le son de l’opéra diffusé à la télévision, le « message » véhiculé par cette scène: c’est « absolument logique, sinon justifié », mais à ce moment-là donc, on est quasiment dans du fantastique, dans quelque chose qui n’est pas en quelque sorte, ou qui est mais qui ne devrait pas être. Une parenthèse, un fantasme presque, révolutionnaire: lorsque les 2 filles brisent le silence (« Ca va » dit Bonnaire; « On a bien fait » répond Huppert), le film, et la vie, reprennent leur cours. Elles paieront donc pour leur forfait. Génie de la mise en scène, génie de Claude Chabrol.

Enfin, voilà, je voulais juste parler un peu de ce grand monsieur qui compte beaucoup pour moi, et vous donner envie, qui sait, de voir et revoir ses films.

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