Red Sparrow – critique

Une jeune ballerine, dont la carrière est brisée nette après une chute, est recrutée contre sa volonté par les services secrets russes. Entraînée à utiliser ses charmes et son corps comme des armes, elle découvre l’ampleur de son nouveau pouvoir et devient rapidement l’un de leurs meilleurs agents.
Sa première cible est un agent infiltré de la CIA en Russie. Entre manipulation et séduction, un jeu dangereux s’installe entre eux. (Allociné)

Ca fait, ou ça va faire 40 ans que je vais très régulièrement au cinéma: mon tout premier film en salles était Bernard et Bianca et je n’ai pas la date exacte mais c’était en 1978 donc voilà. Et depuis 40 ans donc, si je n’ai pas le chiffre ni la moyenne exacte là non plus, je pense que je vais au cinéma au moins 1 fois par semaine. L’arrivée des cartes illimitées, auxquelles j’ai souscrit dès leur apparition, a évidemment contribué à compenser les semaines de disette mais enfin, j’ai le souvenir d’y être toujours allé très régulièrement.

Et depuis 40 ans donc, ou plutôt devrais-je dire « malgré ces 40 ans », j’ai toujours un petit pincement de plaisir lorsque je rentre dans une salle. C’est pas grand chose, et je le vis pas toujours de manière consciente mais même lorsque je ne le réalise pas pleinement sur le moment, je sais que c’est là. Et que c’est bon: ce moment où tu ouvres la porte de la salle et que tu te retrouves dans une sorte de sas de quelques mètres à peine qui te sépare des rangées de sièges, de l’écran, comme une capsule à la fois sombre et silencieuse qui te permet d’opérer la transition entre la vraie vie et ce monde de fiction qui contribue à la rendre plus intense, plus triste, plus joyeuse, plus drôle. Plus belle. Et ça, que j’aille voir Mulholland Drive, Bienvenue chez les Ch’tis ou Red Sparrow, ça ne change pas.

Moins souvent, je me retrouve dans la rue après une séance, je marche, pour rentrer chez moi en général, je pense à mille choses et aucune en particulier, mais  pas au film que je viens de voir. Puis j’ai comme un flash très bref : « ah mais je sors du ciné là en fait ». C’est tout juste si je ne dois pas faire un effort pour me souvenir du titre du film qui vient pourtant à peine de s’achever. Ca, ça m’est arrivé hier soir en sortant de Red Sparrow.

Formulé autrement, mes derniers films vus en salle sont Taxi 5, Place Publique et Red Sparrow donc et ils seront tous les 3 dans mon flop de l’année.

Alors c’est pas horrible, contrairement aux 2 autres, on s’ennuie pas malgré les 2h20 mais un film d’espionnage centré sur la manipulation, la déception, les faux-semblants etc. aussi dépourvu de tension psychologique, sexuelle (malgré la multiplication de ridicules scènes Sopalin autour de Jennifer Lawrence), de suspense, de surprise etc. c’est un genre d’exploit. Un film nul et con, tout simplement.

Taxi 5 – critique

J’ai honte. J’ai rapidement quitté la salle (au bout de 30 minutes quand même…) mais j’ai honte.

Qu’est-ce qui m’a pris bon sang ? Il faisait beau en plus, j’aurais pu faire 1000 choses plus intéressantes comme, je sais pas, aller manger une glace, m’aérer, aller manger une glace, attaquer l’un des 12 bouquins empilés près de mon lit et qui attendent d’être ouverts depuis plusieurs années pour certains, aller manger une glace ou même boire un litre de Destop. Ou aller manger une glace. Mais non, je me suis dit que ça serait une bonne idée d’aller voir ce truc. Sans doute parce que j’avais été agréablement surpris par le ton et l’énergie des Kaïra, parce que j’avais lu 2-3 avis positifs qui m’ont laissé croire que, peut-être, éventuellement, je pourrais, qui sait, passer un moment pas trop dégueulasse. Tu parles…

Déjà faut partir du principe que dépoussiérage de la franchise, mon cul oui : Taxi, que ça soit réalisé par Besson, Gastambide ou Tarkovski, c’est fondamentalement un truc pour fans de voiture qui font tut-tut, vroum-vroum et qui se rentrent dedans sur fond de musique débile. Déjà.

Après… bah après, c’est tout simplement le truc le plus bête, laid et vulgaire que j’ai vu depuis très, très longtemps. Mal écrit, mal joué, mal branlé. Jamais drôle. Insupportable. Après, si du vomi sur une voiture, du vomi DANS une voiture (variante !), de la merde de chien balancée sur des élus ça te fait rire (tout ça brut bien sûr, sans prendre la peine de construire un gag ou une situation, pourquoi se faire chier?), fonce. Et qu’on me sorte pas l’argument du politiquement incorrect : les nains, les gros(ses), très bien, pourquoi pas, mais Gastambide est juste un bourrin qui flatte les plus bas instincts de son public et citer les Farrelly dans ce billet, même pour le remettre à sa place, serait lui faire trop d’honneur. En même temps, un type qui a une tronche d’acteur porno, on aurait dû se méfier.

30 minutes m’ont donc suffi mais c’était déjà 30 minutes de trop évidemment.
En sortant j’ai fait pénitence : 4 Godard, 3 Straub, 8 Dreyer. Mais j’ai toujours honte : je vais me retirer quelques jours dans un monastère tibétain pour faire le point avec moi-même et me reconstruire.

Hostiles – critique

Véritable Gilbert Seldman de la blogosphère, je continue donc à faire la pluie et le beau temps sur le box office français avec quelques mots sur un film peu mis en lumière me semble-t-il.

En 1892, le capitaine de cavalerie Joseph Blocker, ancien héros de guerre devenu gardien de prison, est contraint d’escorter Yellow Hawk, chef de guerre Cheyenne mourant, sur ses anciennes terres tribales. Peu après avoir pris la route, ils rencontrent Rosalee Quaid. Seule rescapée du massacre de sa famille par les Comanches, la jeune femme traumatisée se joint à eux dans leur périple.
Façonnés par la souffrance, la violence et la mort, ils ont en eux d’infinies réserves de colère et de méfiance envers autrui. Sur le périlleux chemin qui va les conduire du Nouveau-Mexique jusqu’au Montana, les anciens ennemis vont devoir faire preuve de solidarité pour survivre à l’environnement et aux tribus comanches qu’ils rencontrent. (Allocine)

Amis de la jovialité, de la mignoncité et de la rigoulade, passez votre chemin (et n’allez pas voir La belle et la belle non plus : c’est nullach) : Hostiles est lourd, grave, sérieux. Parfois trop à mon goût (on est à la limite du dolorisme) mais c’est un beau film et il a de nombreuses qualités.

En premier lieu, son pitch. Tension et enjeux clairement définis d’entrée, rien à dire. Son pitch et son scénario : un bon pitch c’est bieng, un bon pitch bien développé sur la longueur du scénario, c’est mieuxg. Là-dessus, Hostiles me paraît assez irréprochable : le convoi improbable va devoir traverser les Etats-Unis du Sud au Nord, en gros (de l’Arizona jusqu’au Montana) et va souffrir diverses avaries et bricoles durant son voyage. A mesure qu’il progresse, des leçons seront apprises, des personnalités modifiées, des personnages transformés. Du classique certes voire du confortable voire du minimum quand l’histoire épouse la forme du road trip, puisque ça revient à ça, mais c’est vraiment bien écrit et bien développé. Le film est long, plutôt lent, prend le temps de se poser dans les différents (et magnifiques évidemment) paysages traversés ce qui renforce l’atmosphère de voyage initiatique voire de roman d’apprentissage qui se dégage au final.

Quand on te dit que t’es devenu le sosie d’Arnaud Tsamère

Car la grosse affaire d’Hostiles, c’est son fond et le message de tolérance et de compassion qu’il entend délivrer : soldat impitoyable, sans états d’âme voire sanguinaire, Christian Bale va peu à peu contenir sa haine et sa colère pour entrer en empathie avec ses prisonniers et par extension, le peuple indien. Idem pour le personnage interprété par Rosamund Pike qui a pourtant quelques raisons d’être un peu vénère : c’est le côté Cheyenne Autumn du film, qui adopte clairement le point de vue des Indiens et leurs revendications. On peut aussi légitimement penser à Josey Wales, hors la loi, cet autre film au cours duquel les personnages n’ont de cesse de fuir une violence qui ne veut pas les lâcher.

Tout n’est pas parfait : c’est un peu trop long, un peu trop lent, un peu trop pompeux parfois (les jump cuts sur Christian Bale qui hurle sa douleur dans le désert au couchant, sans déconner…) mais Hostiles est un beau western qui prend le temps, et réussit, à la fois à sonder le caractère de ses principaux protagonistes et à délivrer un message plus universel (le côté Fordien du film, encore). En plus y a Rosamund Pike (coucou les beaufs) et Timothée Chalamet (coucou les beaufettes). A voir donc.

La Nuit a dévoré le monde – critique

En se réveillant ce matin dans cet appartement où la veille encore la fête battait son plein Sam doit se rendre à l’évidence : il est tout seul et des morts vivants ont envahi les rues de Paris. Terrorisé, il va devoir se protéger et s’organiser pour continuer à vivre. Mais Sam est-il vraiment le seul survivant ? (Allociné)

Quelques mots rapido, comme j’en prends l’habitude, pour conseiller d’aller voir un film qui ne restera pas longtemps à l’affiche. Un film de zombies. Un film français de zombies.

Tout est là évidemment: c’est clairement pas The Walking Dead. Mais si La Nuit a dévoré le monde ne mise pas tout sur la carte horrifique/suspense/gore, cet aspect là est quand même bien traité. Comprendre: le film n’est pas seulement une rumination minimaliste parisianisto-Femis, il est également crédible dans ses quelques séquences/passages obligés du genre (les zombies eux-mêmes, un Paris vidé de ses habitants et livré à ces mêmes zombies, les attaques de zombies, le dégommage de zombies etc).

Cependant, j’y viens, le véritable intérêt du film est ailleurs : Sam est « bloqué » dans un appartement parisien et on va passer 1h30 en sa seule compagnie, ou presque. Parti-pris minimaliste donc, intimiste, voire austère, fort quoiqu’il en soit, qui fait de La Nuit a dévoré le monde un drame psychologique davantage qu’un survival.

Quand t’as bien l’intention de te faire la personne qui a choisi les rideaux

S’il fait le pari de ne pas singer ni marcher dans les pas d’Hollywood, une gageure mine de rien lorsqu’on réalise un film de genre, c’est pourtant bien à 2 films américains que La Nuit a dévoré le monde fait le plus penser. En premier lieu Seul au monde : les enjeux sont exactement les mêmes pour les personnages interprétés par Tom Hanks et Anders Danielsen Lie. Une fois la panique et la sidération sinon évacués, du moins sous contrôle, il faut survivre et surtout, organiser sa survie (trouver la nourriture, la rationner, s’aménager un cocon, se laver, s’occuper, tâcher de ne pas devenir fou, envisager un futur peut-être? etc). Mais comme on est en France et qu’on est pas des forcenés du placement de produit, c’est Denis Lavant, The Actor, qui interprète Wilson.

On pense aussi à cet autre beau film post-apocalypse, Je suis une légende, qui est quasiment cité par le personnage de Sam (avec cette fois un chat à la place du chien).
On peut penser à pas mal d’autres œuvres je suppose mais aucune ne s’impose comme une influence ou une référence majeure et ça c’est toujours une bonne chose: La Nuit a dévoré le monde se révèle peu à peu comme un film singulier, à la fois film de zombies donc, méditation existentielle, étude de caractère, parabole sur le protectionnisme et la peur de l’Autre, que sais-je encore.

Il vaut mieux le savoir avant d’aller voir le film: vu leurs réactions pendant et après la séance, pas mal de personnes dans la salle ont manifestement été surprises par la lenteur, la dimension contemplative et relativement anti-spectaculaire du film. Mais sachant cela, il faut aller voir La Nuit a dévoré le monde car il offre une vraie proposition de cinéma, qui se déploie sur la longueur, avec cohérence et conviction.

Phantom Thread – critique

Dans le Londres des années 50, juste après la guerre, le couturier de renom Reynolds Woodcock et sa soeur Cyril règnent sur le monde de la mode anglaise. Ils habillent aussi bien les familles royales que les stars de cinéma, les riches héritières ou le gratin de la haute société avec le style inimitable de la maison Woodcock. Les femmes vont et viennent dans la vie de ce célibataire aussi célèbre qu’endurci, lui servant à la fois de muses et de compagnes jusqu’au jour où la jeune et très déterminée Alma ne les supplante toutes pour y prendre une place centrale. Mais cet amour va bouleverser une routine jusque-là ordonnée et organisée au millimètre près. (Allociné)

Sans spoilers.

Paul Thomas Anderson fait partie avec Christopher Nolan et David Fincher des réalisateurs contemporains bénéficiant d’une quasi-unanimité à la fois chez les critiques et chez les cinéphiles. Perplexité granderemisque mais je n’en dis pas plus, j’aurais l’impression de me répéter. Il est quand même celui que je déteste le moins : je peux même dire que j’aime beaucoup 2 de ses films (Boogie Nights et Punch Drunk Love) alors que j’avais été agréablement surpris par The Master. Ses 2 films les plus plébiscités en revanche (Magnolia et There Will Be Blood) ont été des calvaires.

Tout ça pour dire que c’est quand même un type dont je continue à voir les films car je les trouve toujours un minimum intéressants et en tout cas moins prétentieux que ceux des 2 couillons cités en ouverture. Je pense qu’il a du talent, qu’il choisit toujours très bien ses interprètes et les dirige parfaitement.

Je restais sur une grosse déception (Inherent Vice, adaptation du polar trancoolos de Thomas Pynchon, une purge) et malgré ça, je le sentais hyper bien ce Phantom Thread : le cadre (Angleterre, années 50), la promesse d’une belle direction artistique (Daniel Day-Lewis y interprète donc un couturier dans la haute-société londonienne), une bande-annonce bien fichue qui, c’est de plus en plus rare, se contente d’intriguer, de créer un certain mystère, sans dévoiler tout le film.

Et malgré ça, bis, j’ai quand même été agréablement surpris. Je dirais même qu’il s’agit du meilleur film d’Anderson : à la fois le plus cohérent, le plus exhaustif, le plus maîtrisé et le plus humain.

Le réalisateur y aborde à nouveau sa thématique favorite, celle du maître et de l’élève, et des rapports ambigus qui peuvent s’instaurer entre les 2 partis. Mais cette fois, le contexte choisi s’y prête merveilleusement (contrairement à There Will Be Blood ou même The Master) : un couturier démiurge et maniaque prend sous son aile une « pauvre » serveuse qu’il va faire entrer dans son monde, personnel et professionnel. Ce thème de prédilection, il le déplace en outre légèrement, ce qui lui permet à la fois d’approfondir et de renouveler son propos: le maître Reynolds Woodcock (Daniel Day-Lewis) et l’élève, Alma (Vicky Krieps) tombent amoureux l’un de l’autre, sous l’oeil tour à tour perplexe, protecteur, hostile, désabusé de la soeur de Reynolds, Cyril (Lesley Manville).

Sans vouloir trop en dévoiler, PTA me semble cette fois aller au bout de sa logique, de manière à la fois sensée et sensible. Il le fait avec intelligence donc mais également avec humour : voir les quelques ponctuations franchement comiques, qui peuvent paraître un peu too much mais qui permettent de désamorcer un peu la gravité du récit, d’y ouvrir une petite fenêtre en quelque sorte, de la même manière que cette belle demeure londonienne bénéficierait d’un petit courant d’air ponctuel et salutaire.
Voir, surtout, le « twist » (à défaut d’un terme plus approprié) par le biais duquel le film finit de trouver son sujet, en même temps que le couple son essence. C’est tout aussi beau, émouvant et tordu que grotesque et ça finit de révéler que le cinéaste est capable de ne pas se prendre trop au sérieux (même si ce qu’il dit de sa vision d’un couple est avant tout surprenant, fin et profond, qu’on soit d’accord).

Il n’est pas bien difficile par ailleurs de voir dans ce portrait de créateur total, tout entier dévoué à son art (qui est aussi un artisanat : belle place ménagée à l’écran aux couturières et petites mains, c’est très élégant de la part du réalisateur), un auto-portrait de PTA en cinéaste perfectionniste, maniaque encore, voire control-freak, incarné par un acteur perfectionniste, maniaque et control-freak lui aussi, Daniel Day-Lewis (magistral, évidemment). Pas difficile de voir non plus qu’il y évoque son propre couple, lui aussi improbable, puisqu’il vit depuis de nombreuses années maintenant avec Maya Rudolph, ex-pensionnaire loufoque du Saturday Night Live (la mariée dans Mes meilleures amies pour situer encore mieux). Un cinéaste qui nous dit donc en creux qu’il a appris à lâcher prise, pour son bien-être sans doute mais aussi pour celui de son art. On est loin de l’auto-célébration adolescente et complaisante de Mother !

Un mot enfin sur la direction artistique, à tomber, d’un raffinement exquis : les années 50 représentent probablement avec les années 60 une sorte d’apogée en termes de style et d’élégance, PTA se hisse à la hauteur de la reconstitution. Et là aussi, il est incroyablement cohérent : pas un hasard s’il choisit cette époque (la révolution du New Look n’a pas encore eu lieu) et ce couturier-là, désuet et visiblement très attaché à l’Ancien Monde, qui habille surtout les aristocrates, et dont la carrière est probablement sur le déclin : voir le passage, hilarant, durant lequel sa soeur annonce à Reynolds Woodcock qu’une cliente a décidé de s’habiller ailleurs et qu’il s’emporte à l’évocation du terme « chic ». C’est remarquable.

Quelques beaux photogrammes pour clore ce billet donc puisque outre la qualité du film en termes d’écriture, de mise en scène, d’interprétation, Phantom Thread est le plus beau film (au sens purement esthétique tu terme) que j’ai vu depuis Le Grand Hôtel Budapest.

Wonder Wheel – critique

Wonder Wheel croise les trajectoires de quatre personnages, dans l’effervescence du parc d’attraction de Coney Island, dans les années 50 : Ginny, ex-actrice lunatique reconvertie serveuse ; Humpty, opérateur de manège marié à Ginny ; Mickey, séduisant maître-nageur aspirant à devenir dramaturge ; et Carolina, fille de Humpty longtemps disparue de la circulation qui se réfugie chez son père pour fuir les gangsters à ses trousses. (Allociné)

Peut-on continuer à aller voir les films de Woody Allen ou doit-on les boycotter ?

Non, je déconne.

A moitié: j’avoue avoir été (un peu) plus sérieusement interpelé à la lumière des récents éclairages apportés par Dylan Farrow. Je pense également à cet article paru dans le Nouvel Obs.
Éclairages sur un personnage et des films qu’on ne découvre pas, évidemment : pour ne parler que de son oeuvre, j’ai toujours trouvé hallucinant qu’un film aussi… limite on va dire, sur le fond, que Manhattan, soit unanimement salué sans ciller. M’enfin, c’est pas le débat. Pas ici en tout cas si tu connais un peu le blog.

Wonder Wheel donc, livraison allenienne (quasi) annuelle.

J’ai aimé.
Dans la lignée des précédents sur le fond (sombre donc), sensiblement différent sur la forme: le personnage (très bien) interprété par Justin Timberlake, aspirant écrivain/dramaturge admire Eugene O’Neill, dramaturge dont Allen s’est manifestement et ouvertement inspiré. Ainsi, le personnage de femme déçue (par la vie, par les hommes) interprété par Kate Winslet (très bien aussi) qui continue à entretenir l’espoir coûte que coûte avant de se résoudre au désespoir pourrait figurer dans les pièces d’O’Neill. On pense également à Tennessee Williams et on a sans doute raison de le faire.

L’affiche de Winchester 73 en arrière-plan

Le théâtre inspire également la mise en scène de Wonder Wheel, avec ces personnages qu’on enferme constamment (dans un appartement, une voiture, un jardin même, qui paraît étrangement clôt) et qui se voient contraints dans leurs actions et leurs déplacements par les décors, par les limites de la scène.

C’est aussi pour moi la limite du film et de son propos : la théâtralité de Wonder Wheel, drame situé dans le Coney Island des années 50 + les références appuyées à Eugene O’Neill + la lumière évoquée dans quasiment toutes les critiques et qui est effectivement superbe, telle des poursuites de différentes couleurs et tonalités dirigées sur les personnages, en font un objet extrêmement cohérent certes mais presque redondant.

J’ai la même réserve concernant le personnage et l’interprétation de Kate Winslet. Dans Blue Jasmine, le film dont le propos se rapproche sans doute le plus de Wonder Wheel, l’héroïne se comporte constamment comme si elle était en position de force (en réalité elle se raconte des mensonges), ce qui rend le regard du cinéaste très ironique. Jasmine n’a jamais conscience du drame qui l’attend et c’est ainsi que Cate Blanchett l’interprète à merveille: la conclusion en devient d’autant plus abrupte et violente à mon sens.

Légende hétéro-beauf à insérer soi-même dans sa tête

Ici, on est dans la  tragédie pure, au sens tragédie antique du terme s’entend : le personnage de Ginny (interprété par Kate Winslet donc) se sait perdu d’avance, le désespoir de la conclusion saisissent moins (me saisit moins en tout cas) puisqu’elle portait le drame en elle mais ne faisait que tenter de le repousser.

Enfin, ces réserves sont probablement dues à ma sensibilité personnelle. L’effet de (bonne) surprise joue également : je n’attendais rien de Blue Jasmine alors que Wonder Wheel partait gagnant à l’avance, jouant sur un decorum et une direction artistique (les années 50 pour faire court) auxquels je suis sensible. Bonne surprise d’un côté, (toute) petite déception de l’autre.
Car ça reste un bon, voire très bon Woody Allen, avec un quatuor d’interprètes principaux assez remarquable pour ne pas dire plus (Winslet et Timberlake auxquels s’ajoutent Juno Temple et un James Belushi en plein retour de hype après son rôle dans la saison 3 de Twin Peaks), et l’un des films à voir dans un début d’année assez mollasson qui semble enfin se réveiller (l’excellent Revenge et le saisissant Jusqu’à la garde dont je toucherai 2 mots si j’ai le temps).

Revenge – critique

Trois riches chefs d’entreprise quarantenaires, mariés et bons pères de famille se retrouvent pour leur partie de chasse annuelle dans une zone désertique de canyons. Un moyen pour eux d’évacuer leur stress et d’affirmer leur virilité armes à la main. Mais cette fois, l’un d’eux est venu avec sa jeune maîtresse, une lolita ultra sexy qui attise rapidement la convoitise des deux autres… Les choses dérapent… Dans l’enfer du désert, la jeune femme laissée pour morte reprend vie… Et la partie de chasse se transforme en une impitoyable chasse à l’homme… (Allociné)

Pas trop le temps donc juste quelques mots viteuf pour, je l’espère, t’encourager à aller voir ce film distribué dans les grands circuits mais qui ne restera sans doute pas très longtemps en salles.

Revenge appartient au genre rape and revenge: une fille se fait violer, elle se venge. Il sort évidemment à point nommé si je puis dire, d’autant qu’il est écrit et réalisé par une femme (Coralie Fargeat). Mais c’est presque anecdotique au vu de ce qu’il propose: franche série B avec quelques ponctuations carrément Z, Revenge s’adresse à un public averti. C’est violent. Très violent. Gore, au sens propre. J’avais un petit creux en entrant dans la salle, je prévoyais une bonne petite viennoiserie à la sortie: nope. Nope nope nope. Ah ça m’a bien retourné le bide…

Mais Revenge vaut davantage que son étiquette gore-attrape-geeks-déviants: objet pop et contemporain, film féministe bien sûr, mais surtout extrêmement chiadé dans sa mise en scène, il tire à merveille parti à la fois de ses sublimes décors naturels extérieurs (le désert) et intérieurs (cette magnifique villa de luxe perdue au milieu… du désert). C’est vraiment super bien découpé et monté.

Revenge n’est pas exempt de défauts: les scènes de dialogue notamment, ne sont pas les plus convaincantes, de même que la direction d’acteurs. Ni les acteurs eux-mêmes…
Mais il faut le voir car c’est un vrai film de genre bien crade qui ne verse ni dans la complaisance, ni à l’inverse dans l’auteurisme Femis. Un sens visuel et un sens du cinéma tout simplement, déjà bien affirmés, celui de la réalisatrice Coralie Fargeat donc, clairement à suivre.
Mais attention encore une fois: c’est vraiment gore.

Le Grand Jeu – critique

La prodigieuse histoire vraie d’une jeune femme surdouée devenue la reine d’un gigantesque empire du jeu clandestin à Hollywood ! En 2004, la jeune Molly Bloom débarque à Los Angeles. Simple assistante, elle épaule son patron qui réunit toutes les semaines des joueurs de poker autour de parties clandestines. Virée sans ménagement, elle décide de monter son propre cercle : la mise d’entrée sera de 250 000 $ ! Très vite, les stars hollywoodiennes, les millionnaires et les grands sportifs accourent. Le succès est immédiat et vertigineux. Acculée par les agents du FBI décidés à la faire tomber, menacée par la mafia russe décidée à faire main basse sur son activité, et harcelée par des célébrités inquiètes qu’elle ne les trahisse, Molly Bloom se retrouve prise entre tous les feux… (Allocine)

Je vais spoiler le billet d’entrée: c’est nul et très dispensable même si plutôt agréable.

Le Grand Jeu est signé Aaron Sorkin, « éminent » scénariste notamment de The Social Network et créateur de The West Wing (qui me gonflent tous les 2 prodigieusement, d’où les guillemets à éminent).
Le truc c’est qu’il anime également des masterclass/séminaires d’écriture de scenario:

Un scenario clé en mains.

Et le truc, bis, c’est que son film ressemble très exactement à l’idée qu’on se fait du travail issu d’un atelier d’écriture: tout est extrêmement bien pensé, agencé, rythmé, enchaîné. Programmatique. Chiant. Tu SAIS que ce conflit-originel-évoqué-au-début va refaire surface dans le dernier quart et qu’il faudra le résoudre; tu SAIS aussi que, le film débutant par un gros flash back, on va y revenir en conclusion afin de boucler la boucle etc etc.
Le film se déroulant dans le milieu du jeu (poker pour être plus précis), il nous gave également d’infos ultra précises, de jargon, de détails pour initiés censés en mettre plein la vue au néophyte et prouver qu’il a bossé, qu’il s’est documenté, qu’il a fait des recherches. Si ça se trouve il est même allé en immersion dans des soirées poker le mec, attention, il se donne tout entier à son art.

Tout ces procédés narratifs, toutes ces recettes j’allais dire, Aaron Sorkin les maîtrise sur le bout des doigts. C’est ce qu’il doit enseigner à ses étudiants.

Tout ça pour dire que Le Grand Jeu est extrêmement professionnel, carré, irréprochable en un sens, mais surtout prévisible, froid, désincarné. Chiant, encore. On ne s’ennuie pas vraiment, c’est même relativement haletant si tant est qu’on est un minimum dedans mais rien ne dépasse, jamais, ni en bien, ni en mal. Je n’y ai pas vu l’once d’une idée originale, d’une voix personnelle (alors que le film est basé sur une histoire vraie, un comble).

Le fond ? Rien que de très classique là encore, de très hollywoodien en tout cas avec ce sentiment de fascination/répulsion pour l’argent facile qu’exhalait également The Big Short récemment. L’argent facile, c’est mal, mais on montre sans trop de distance tout ce qu’il permet de se payer. Super. En tout cas j’attends encore le 1er bon film de 2018.