Dix pour cent – critique

Mathias, Andréa, Gabriel et Arlette sont les quatre piliers d’une prestigieuse agence de comédiens. Ils forment une famille professionnelle talentueuse, sous l’autorité paternelle du fondateur de l’agence ASK, Samuel Kerr. La mort soudaine de Samuel fait vaciller ce fragile équilibre. Vont-ils réussir à sauver l’agence et à relever le défi que leur posent leurs « stars » ? (Allociné)

Je m’y suis lancé à la faveur de la promo pour la diffusion de la 3ème saison sur FR2. Promo efficace donc puisque la série n’était pas vraiment sur mes tablettes : même s’il n’en est pas le créateur (il s’agit de Fanny Herrero), dans la tête d’une majorité de personnes, dont moi, Dix pour cent, c’est Klapisch et Klapisch, je le trouve, au mieux, inutile. Mais je sais pas : le casting, le pitch, les védettes en guests, les retours globalement positifs, il faisait bon et c’était cool, pourquoi pas ?

C’est une déception, et je vais m’arrêter là. En vérité, j’aurais pu m’arrêter après le 3ème épisode mais je me suis dit que 3 épisodes de plus pour terminer la saison, ça va, je descends pas à la mine non plus. Mais ces 3 derniers épisodes ont confirmé, ô combien, les impressions dégagées après les 3 premiers : c’est nul.

« Mais encore ? »

OK : c’est l’utilisation des guests stars, ce qui constitue le cœur même de Dix pour cent, qui me gêne terriblement. Le reste, ça passe : c’est pas cheap, même dans cette 1ère saison (un inconvénient dont souffrent pas mal de séries : la saison 1 est souvent envisagée et donc produite, comme une saison « test », avec des moyens un peu limités qui sont revus à la hausse si la série est reconduite), c’est bien réalisé, bien casté (Nicolas Maury et Laure Calamy parmi les seconds rôles, je dis oui), bien interprété (encore que, Gregory Montel, le mec qui interprète Gabriel, purée…). C’est souvent paresseux (le nombre de fois où l’intrigue avance grâce à un quiproquo, une maladresse, une personnage qui entend ou découvre telle ou telle information par hasard, mon Dieu…) et bourré de clichés (à ce titre, le personnage interprété par Camille Cottin prototype de la connasse parisienne, est gratiné) mais bon, admettons, ça mange pas de pain, indulgence, service public etc. et les guests, LA plus value de Dix pour cent donc, jouent le jeu sans rechigner.

Gregory MONTEL (Gabriel Sarda), Camille COTTIN (Andrea Martel), Thibault DE MONTALEMBERT (Mathias Barneville), Liliane ROVERE (Arlette Azemar), les 4 agents/héros de la série

Mais précisément, le gros problème se situe là à mon sens : les stars (en vrac : Line Renaud, Françoise Fabian, Joey Starr, François Berléand, Audrey Fleurot dans cette saison) sont censées jouer avec l’image que le public à d’elles, montrer un visage peu flatteur peut-être, plein d’auto-dérision en tout cas, mais ça reste trop gentil, beaucoup trop gentil. Tu m’étonnes qu’elles jouent le jeu sans rechigner…

Quand on s’intéresse un minimum aux séries, on ne peut pas s’empêcher de comparer Dix pour cent avec Platane par exemple, la géniale série d’Eric Judor. Ou, évidemment, avec ce dont Platane s’est inspiré : Extras et Life’s Too Short de Ricky Gervais. 3 séries qui elles aussi se déroulent dans le milieu du cinéma et/ou de la télévision, et qui font appel à des vedettes dans leur propre rôle. Et la comparaison fait mal. Très mal.

Attention : il ne s’agit pas obligatoirement, lorsqu’on se lance dans une satire de ce milieu, de faire trash, politiquement incorrect etc. Dix pour cent est vendue comme une « feelgood série », elle n’a pas vocation à adopter le ton globalement acerbe des 3 sus-citées. Mais « feelgood » ne signifie pas « servir la soupe aux guests » il me semble. Parce que c’est de ça dont il s’agit : le niveau d’auto-dérision est bas, très bas, la volonté de jouer avec l’image des guest stars toute relative. Pire : plus « grosse » la star, plus gentillet son traitement. Je veux bien que ça soit compliqué de les faire participer à la série mais merde… J’ai vraiment eu le sentiment qu’on les ménageait exagérément et qu’on leur cirait les pompes.

Nathalie Baye et Laura Smet dans un épisode lénifiant de mièvrerie… Encore un coup de Laetitia !

Un exemple, avec une courte séquence, anecdotique mais très révélatrice à mon sens, qui a particulièrement attiré mon attention : une employée de l’agence ne sait pas quoi faire lorsque quelqu’un appelle pour se plaindre qu’on lui ait ajouté 10 ans sur sa page Wikipedia. Je cite, de mémoire : « J’ai un acteur au bout fil, on lui a ajouté 10 ans sur sa page Wikipedia, qu’est-ce que je lui réponds ? ». Elle dit vraiment ça, « un acteur » ! Pas foutu de citer quelqu’un, même quelqu’un de has been, Gérard Hernandez, Samuel le Bihan, n’importe qui, je sais pas moi mais pas « un acteur » bordel !
Ca m’a vraiment scandalisé (je déconne pas) et c’est à ce moment-là, qui a confirmé mon sentiment que le premier objectif de la série était de ne surtout pas risquer d’égratigner qui que ce soit, que je me suis souvenu que parmi les gens derrière sa création, on trouve donc Fanny Herrero à l’écriture, Cédric Klapisch à la réalisation mais aussi, voire surtout, Dominique Besnehard. Agent des stars et star des agents, grand manitou du cinéma français, c’est lui, pas Fanny Herrero, pas Cédric Klapisch, qui a déclaré il y a quelques jours « on ira pas au-delà d’une saison 5 ». Ah c’est lui qui décide donc, c’est lui le patron ? Ouais bon, ok, tout s’explique…

« Eaux fortes de Jean-Etienne Nasal. Eaux fortes, le parfum de la jeunesse »

C’est dommage, car y avait vraiment matière à faire quelque chose de ce pitch. D’autant que Johnny Depp, Liam Neeson ou Kate Winslet, pour citer des acteurs/actrices mis à contribution par Ricky Gervais, ne sont pas suicidaires, ils/elles n’ont pas torpillé leur carrière en participant à Extras ou Life’s too short : on peut même interpréter leur participation de manière cynique, à savoir que moins ils/elles se montrent sympathiques, plus ils/elles révèlent leur sens de l’auto-dérision et meilleur c’est pour leur image. Même constat et même conclusion quand on voit ce que fait Guillaume Canet dans Platane, voire dans son pourtant calamiteux Rock’n’roll : il est bien plus audacieux que tout ce que met en scène la série… Dix pour cent joue trop la carte du glamour et de la sécurité, sert trop la soupe à ses guest stars de manière frontale. Quand la saison 1 s’est achevée sur les mots prononcés par le personnage d’Arlette (« il nous restera toujours le cinéma »), je ne voyais pas Camille Cottin et Liliane Rovère, seulement le visage de Dominique Besnehard. C’est dommage…
Basta cosi donc, je vais attaquer Baron noir.

A Star Is Born – critique

Star de country un peu oubliée, Jackson Maine découvre Ally, une jeune chanteuse très prometteuse. Tandis qu’ils tombent follement amoureux l’un de l’autre, Jack propulse Ally sur le devant de la scène et fait d’elle une artiste adulée par le public. Bientôt éclipsé par le succès de la jeune femme, il vit de plus en plus de mal son propre déclin… (Allociné)

Eh ben c’est pas mal en fait ! Enfin, « pas mal »… Ca se regarde quoi, là où on pouvait légitimement s’attendre à une horrible meringue sentimentale et lourdingue, « un pur chef d’oeuvre d’émotions » frelatées. Y a quelques passages, des qualités d’écriture…

Je commence l’inventaire par le rayon ratage car c’est pas compliqué, c’est à peu près tout ce qu’on peut légitimement craindre en entrant dans la salle : sentimentalisme facile, clichés (sur la vie de star, la romance, la romance de 2 stars) etc etc, je vais pas faire l’article. Le film rebute certainement pas mal de « cinéphiles » qui feront logiquement l’impasse. Et pourtant…

Au rayon réussites, je commencerais d’abord par les interprètes: on parle beaucoup de la performance de Mme Gaga (prénom: Lady) et c’est vrai qu’elle est notable. Mais elle joue son propre rôle non ? En gros, quoi. Je connais pas sa trajectoire car ni sa carrière, ni sa musique ni son personnage ne m’intéressent mais bon, une petite nana un peu moche qui devient superstar du jour au lendemain, ça a dû lui rappeler 2-3 trucs non au moment de se plonger dans son personnage non ?

Il faut donc aussi relever la performance de Bradley Cooper. Déjà, détail peut-être, mais qui participe de la réussite du film : il est hyper crédible sur scène avec une guitare. Dont il doit savoir jouer, c’est pas possible autrement, car il assure vraiment sur un simple plan visuel. Et esthétique: un peu too much sa dégaine de country-rocker déglingos mais il a de la gueule, c’est indéniable (big up pour la scène durant laquelle il écrase ses cachetons d’amphétamines ou autres avec le talon de ses bottes avant de les sniffer). A noter également: il est entouré sur scène de Promise of the Real, le groupe qui accompagne régulièrement Neil Young ces dernières années, preuve qu’il a veillé à une certaine crédibilité sur le plan « musical » (même si la majorité des chansons sont à chier mais c’est un autre débat).

Sur la forme, j’ai bien aimé que le film, au-delà des scènes attendues (prestations live extended, disputes de couple, séances de shooting pour l’apprentie-star, manager maléfique, anglais évidemment etc), réserve une place non négligeable aux longues scènes de dialogue entre les 2 acteurs vedettes. Le film est long, sans doute trop (notamment dans sa 2ème partie, lorsqu’Ally/Lady Gaga devient une védette) mais c’est aussi parce qu’il a le « courage » (ça va, il va pas au front non plus) ou en tout cas la sensibilité de prendre son temps, notamment sur des scènes potentiellement casse-gueules et pour les interprètes (Gaga débute et Cooper… bah j’ai rien contre lui et j’ai plutôt de la sympathie à son endroit mais c’est pas De Niro quand même) et au niveau de l’écriture. C’est bieng.

C’est sur le fond que le film me paraît le plus intéressant. L’histoire, on la connaît: 3 versions (Wellman, Cukor et Pierson) avant celle-ci. Cooper et son co-scénariste Will Fetters ont choisi cette fois de traiter le sujet sous l’angle de l’intégrité artistique: le personnage de Jackson Maine (Bradley Cooper) est en perte de vitesse car de plus en plus largué (ça n’est pas souligné avec insistance, c’est à mettre au crédit du film). Il tombe raide dingue de cette nana rencontrée par hasard et en qui il décèle quelque chose de rare. Lorsqu’elle se détache de lui artistiquement (elle commence par l’accompagner sur scène avec son groupe de country-rock) et accède au statut de superstar, il ne la reconnait plus: elle était songwriter (avec la pochette du Tapestry de Carole King au mur de sa chambre), elle est transformée en marionnette pop-pupute (popute?). Ca les éloigne.

Mais attends… c’est l »histoire d’Ally ou celle de Lady Gaga qu’on raconte? Encore une fois, je connais mal la carrière de l’interprète de Poker Face mais impossible de ne pas penser que les auteurs du film n’y ont pas pensé justement eux non plus. Et elle au fait, elle y a pensé ? Oui, à coup sûr, elle est pas conne… Alors de 2 choses l’une: soit elle a une haute opinion de son oeuvre et dans sa tête elle interprète un pur rôle de composition, soit elle a un sacré recul sur ce qu’elle produit. Ou encore, 3ème option, elle est très cynique…

Dans le prolongement de cette idée, le personnage de Jackson Maine est obsédé par le fait d’avoir « quelque chose à dire », condition sine qua non selon lui d’une relation durable et sincère avec le public. Inévitablement, on se pose la question: Bradley Cooper a-t-il vraiment « quelque chose à dire » lui aussi ? La suite, si suite il y a, nous le dira mais en posant la question, il se la pose lui-même et c’est honnête de sa part et à mettre à son crédit, encore.

Ca fait en tout cas de A Star Is Born un film qui va au-delà du simple mélo lacrymal (oui, j’ai versé ma larmichette à la fin), au delà de la romance glamour (les 2 interprètes montrent une belle alchimie à ce niveau là, on y croit là encore). Ca n’en fait pas non plus une réflexion ultra-pertinente sur la célébrité, l’Art, le chaubizeness mais disons que c’est une curiosité.

Toni Erdmann – critique

Quand Ines, femme d’affaire d’une grande société allemande basée à Bucarest, voit son père débarquer sans prévenir, elle ne cache pas son exaspération. Sa vie parfaitement organisée ne souffre pas le moindre désordre mais lorsque son père lui pose la question « es-tu heureuse? », son incapacité à répondre est le début d’un bouleversement profond. Ce père encombrant et dont elle a honte fait tout pour l’aider à retrouver un sens à sa vie en s’inventant un personnage : le facétieux Toni Erdmann… (Allociné)

Une comédie allemande donc… « Ach l’humour ! C’est une des choses que je préfère, avec les pieds paquets et l’infanterie » pour citer les mots du maréchal Von Apfelstrudel. Bon, je vais pas me lancer sur l’humour et les Allemands, ça serait trop convenu mais il faut quand même savoir qu’il y a un coussin péteur dans ce film. Löl.

J’ai mis un peu de temps avant de décanter le film, d’en tirer une analyse ou du moins un avis définitif mais il m’a immédiatement plu. En revanche, même avec du recul, je ne comprends toujours pas très bien pour quelles raisons le film a été à ce point plébiscité par la sphère cinéphile tant il m’apparaît d’une simplicité et d’une lisibilité étonnantes. Je veux dire, comparé à des films tels que Elle, Rester Vertical ou Aquarius par exemple et pour citer d’autres films quasi unanimement salués l’année de sa sortie (y compris sur ce blog). Mais cette simplicité est aussi ce qui fait sa qualité…

Je ne parlerai pas d’humour allemand, et je ne ferai pas non plus de parallèle avec les sempiternelles et proverbiales qualités d’efficacité que l’on prête aux compatriotes de Gerd Müller mais Toni Erdmann est donc un film simple et direct, malgré sa longue durée. Très juste, très sensible, très mordant également, avec une superbe qualité d’écriture. Ce qui distingue Toni Erdmann d’une « simple » comédie de ce type selon moi (un père et son enfant se sont éloignés l’un de l’autre sans véritable raison, et ils vont finir par se rapprocher), c’est à la fois son cadre (les hautes sphères du consulting et des affaires internationales pour faire court) et sa durée (2h45), cette dernière permettant une parfaite exhaustivité à la fois sur la description du cadre et l’analyse des sentiments et relations des 2 personnages principaux. Pour autant, le film ne force jamais rien (sauf peut-être sur la désormais célèbre scène dite « des petits fours », qui fait penser à du Haneke; j’allais dire « à du mauvais Haneke » mais c’eut été un pléonasme): il est parfaitement équilibré et les 2h45 passent en un clin d’oeil.

Après, moi, tu me racontes l’histoire d’un père et de son enfant qui se sont éloignés l’un de l’autre sans véritable raison mais qui finissent par se rapprocher, ça peux s’appeler Fiston avec Franck Dubosc et Kev Adams, ça me touchera. Alors évidemment quand c’est un vrai bon film…

 

En Liberté ! – critique

Yvonne jeune inspectrice de police, découvre que son mari, le capitaine Santi, héros local tombé au combat, n’était pas le flic courageux et intègre qu’elle croyait mais un véritable ripou. Déterminée à réparer les torts commis par ce dernier, elle va croiser le chemin d’Antoine injustement incarcéré par Santi pendant huit longues années. Une rencontre inattendue et folle qui va dynamiter leurs vies à tous les deux. (Allociné)

 

Je crois qu’ils ont oublié « Une farandole de rigolade ! » et « Un festival de bonne humeur ».
Sérieusement, ça attire les gens ce genre d’affiches? Ca parasite complètement le visuel en plus, voire, on cherche le titre du film. Et puis « Un public hilare sonné par des uppercuts de rire », sans déconner…

Bon, que ça ne nous détourne pas de l’essentiel: on aurait envie de balayer ces insupportables injonctions, de dézinguer le film ou au moins de faire la fine bouche par pur esprit de contradiction, mais non, il faut le dire: En Liberté !  est bien une des meilleures comédies de l’année, et représente un souffle d’air frais salutaire dans le monde mortifère de la comédie française.

La mort, il en est pourtant beaucoup question dans le film: tout part d’un défunt (Vincent Elbaz, extra dans le rôle d’un flic toc-toc-badaboum), qui a pourri la vie d’un innocent (Pio Marmaï, qui a pris 8 ans de prison à tort), le condamnant à errer comme un mort-vivant dans une vie à laquelle il n’appartient plus. Ce défunt a également laissé une veuve (Adèle Haenel) et un petit garçon de 8 ans.

Il serait pas un peu sous-estimé ce mec?

Mais il n’y a pas de bonne comédie sans drame préalable n’est-ce pas? Pierre Salvadori le sait bien, lui qui en connaît tous les rouages, tous les registres, toutes les ficelles et qui a visiblement décidé, dans son dernier film, de faire feu de tout bois: burlesque, slapstick, comique de situation, comédie romantique, satire, screwball comedy, comédie de remariage, j’en passe, il y a tout dans En Liberté ! Rarement vu une comédie, française de surcroît, jouer sur autant de registres à la fois.

Meux : Pierre Salvadori réussit tout, ou presque. Quel que soit le registre, on rit mais on rit! OK, pas toujours: le running gag du serial killer qui n’arrive pas à se signaler au commissariat, ou tout ce qui à trait au SM: bof. Simples détails, casualties of war: quand on décide de faire feu de tout bois à ce point, d’enchaîner les trouvailles, les gags, les répliques qui font mouche à un rythme si effréné, on a  le droit de se manquer de temps en temps.

Ce qui nous amène logiquement au rythme du film : Salvadori parvient donc à jongler avec différents registres comiques avec une dextérité et un savoir-faire dingue, sans que jamais l’homogénéité du film en pâtisse.

Donc, En liberté !, « comédie de l’année », ok, pourquoi pas, mais c’est aussi un film sensible et émouvant, et là encore, Salvadori multiplie les pistes et ménage à merveille ses effets: vraie-fausse romance à 3, film de remariage, sur le deuil, le mensonge etc. Un point noir quand même selon moi: le film débute et se clôt sur cet enfant désormais sans père, et qui a grandi dans son idolâtrie, dont on apprend rapidement qu’elle était fondée sur un mensonge. Or cet enfant, essentiel donc sur le pur plan narratif… est un peu délaissé pourrait-on dire (difficile d’en dire plus sans spoiler).

Sur le fond, le film est tout aussi stimulant : Salvadori se fait l’avocat de la fiction dans la réel, une fiction qui panserait les plaies, nous aiderait à nous reconstruire et à nous remettre de nos traumatismes. Ne pas hésiter à inventer, affabuler donc, (se) mettre en scène même: le personnage interprété par Damien Bonnard remet son masque de Zorro juste avant d’embrasser sa belle. Ainsi, encore, la scène clé, celle qui contient à elle seule tout le film en quelque sorte, serait celle des retrouvailles de Pio Marmaï et Audrey Tautou : il est sorti un peu prématurément de prison (quelques heures) et la surprend donc à leur domicile, en plein ménage, afin que tout soit parfait pour son retour. Elle n’aime pas ces retrouvailles « inattendues »: elle lui demande donc de rejouer son arrivée, à plusieurs reprises, afin de les goûter comme elle en avait rêvé depuis si longtemps. La scène, véritable mise en abyme et déclaration d’intention de la part du cinéaste, se déroule en outre sous les yeux d’Adèle Haenel, comme pour lui signifier, en douceur, un modèle à suivre. C’est très beau en plus d’être très intelligent.

Un mot enfin sur le casting. Impeccable, il atteste là aussi du savoir-faire, de la science du dosage de Pierre Salvadori dans la direction d’acteurs, l’écriture des personnages, le montage. Si Adèle Haenel a bien le premier rôle, les 4 autres acteurs (Pio Marmaï, Damien Bonnard, vu notamment dans le génial Rester Vertical d’Alain Guiraudie, Audrey Tautou et Vincent Elbaz), dont on dira pour simplifier qu’ils sont tous des seconds rôles, sont traités sur un pied d’égalité et tous croqués avec le même soin : voir par exemple le personnage d’Audrey Tatou, relativement secondaire dans l’intrigue, et qui se voit attribuer quelques très belles scènes (dont une, cruciale, décrite juste au-dessus), ou encore celui de Vincent Elbaz, flic ripou, mari menteur et père idolâtré, qui réussit en quelques scènes fictives (racontées au coucher par Adèle Haenel à leur enfant) à créer une vraie présence Bébelienne

Comme pour Le Grand bain, j’ai quelques grosses réserves (les running gags sur le SM ou les scènes de commissariat donc, mais aussi la scène de la crique, pourtant cruciale), mais je n’ai envie de garder que le positif : l’énergie du film, son écriture et sa mise en scène pleins de panache et d’originalité. Pierre Salvadori a la réputation d’être une sommité en matière de comédie, un fin connaisseur aussi bien de l’oeuvre de Lubitsch ou Wilder que d’Apatow , Oury ou Rappeneau. Ca m’a toujours interrogé tant ses films me laissaient souvent sur ma faim. Avec En liberté ! je comprends pour la 1ère fois le pourquoi du concert de louanges qu’il reçoit très régulièrement. Je pense même qu’il s’agit de son meilleur film depuis Les Apprentis.

Mon rêve 21

Aujourd’hui, j’aime ma boîte.

Je suis avec mon patron et son fils. Son fils dans le rêve : dans la vie il n’a que des filles. Un fils qui souffre d’embonpoint, avec un visage un peu disgracieux. Il est complexé et son père le malmène un peu. Il ne ressemble pas à ce qu’il avait imaginé. Ambiance.

On sillonne la campagne dans une sorte de méhari. Où va-t-on ? J’en sais rien, on vadrouille simplement. On est peut-être à la recherche de champignons : mon patron soliloque un peu là-dessus, je fais comme si ça m’intéressait et que je m’y connaissais. C’est pas désagréable: il fait beau et doux, ça ressemble à l’automne dans un coin pas loin de là où j’ai grandi, un coin très bucolique avec des collines, des prés, des forêts, un coin que j’aime beaucoup.

Il s’arrête car il a repéré un gros spot (de champignons): on se croirait dans un conte de fées, il y en a de toutes les tailles, de toutes les formes, de toutes les couleurs et sur la mousse verte, au pied d’un arbre imposant, c’est très beau. J’essaie d’impressionner mon patron mais je raconte de la merde, évidemment: « ah oui là, c’est une amanite rocoïde, c’est très bon sauté avec un peu d’ail », « oh une amanite spinachiale, ça il faut s’en méfier » etc etc. Je dis « amanite » une fois sur 2, je me dis que ça devrait passer. Il ne m’en tient pas rigueur, trop occupé qu’il est à apprendre tous les noms à son fils, qui n’en retient aucun, donc ça l’énerve et ça lui fait de la peine (à son fils). On repart.

Il faut imaginer le personnage de Jack Black enfant dans L’Amour Extra-Large

On roule pendant un moment avant de réaliser qu’on a fait fausse route. On est sur un sentier forestier: impossible de faire demi-tour, il faut retourner sur la route principale, en marche arrière. C’est parti mais c’est long, ça dure plusieurs kilomètres.

A un moment, on aperçoit au loin un genre de marché de producteurs ou d’articles artisanaux (genre poteries de merde etc): il va falloir le traverser avec précaution, outre les stands, y a des visiteurs un peu partout. On se rapproche dangereusement d’un stand (toujours à reculons donc) mais mon patron, qui est au volant, est trop occupé à parler pour le voir. Je commence à dire « stop, stop! » mais il ne m’entend pas, il continue à rouler. On va percuter le stand, c’est sûr, je hurle « STOP! STOP! » mais c’est trop tard: on reverse le stand.

Plus de peur que de mal heureusement : c’est juste le stand qui est défoncé, personne n’a été blessé. Mais les gens (du marché, visiteurs et commerçants) sont devenus dingues, ils sont furieux, à juste titre évidemment. Ils s’en prennent tout de suite à mon patron, évidemment là encore. Ils l’entourent, le poussent, lui gueulent dessus. En catalan ! Merde alors… Bon, je parle pas catalan mais je parle espagnol et je comprends un peu ce qu’ils disent : ils pensent qu’il a délibérément foncé sur le stand. Merde… Je commence à parler (en espagnol), avec un des gars qui s’en prennent à lui. Le mec m’écoute, « rassuré » de m’entendre parler espagnol : on comprend tous les deux qu’on va pouvoir s’expliquer. J’essaie donc de le convaincre qu’il s’agit d’un accident, d’un horrible accident mais qu’on avait aucune intention de faire un carnage ou de saboter leur manifestation etc etc.

Le mec m’entend, il est plutôt cool. Il ressemble à un gauchiste espagnol: la petite trentaine, t-shirt à slogan anti-fa, barbu (barbu pas-rasé-depuis-3-mois, pas barbu hipster), petit mullet. Je continue à expliquer ce qu’on foutait là, qu’on s’était paumé alors qu’on se baladait simplement etc. lorsqu’il m’interrompt, me désignant du doigt à une vingtaine de mètres un groupe de personnes bien remontées entourant mon patron, pour me dire « viens, faut faire quelque chose là, ils vont le lyncher ».

Et là je me réveille.

En vrac

Dans ma rue : un mec se tient sur le perron de son immeuble, dans l’attente du livreur Uber Eats, ou autre. Je le sais car je vois ce dernier arriver, à vélo donc. Ils se checkent, « salut, ça va ? ouais tranquille » blablabla. Je me suis dit que soit ça lui faisait rien de se faire livrer sa bouffe par un pote, soit il se faisait livrer tellement souvent qu’il avait développé une certaine familiarité, voire même une familiarité certaine à ce niveau là, avec « son » livreur. Je me suis dit que quoi qu’il en soit, ce mec devait être un sacré connard.

 

Il est grand.
Il est blond.
Il a les cheveux longs.
Il est beau (lui).
Il joue de la guitare.
Il vient au bureau en skate.
Il donne du « yes », du « ouais gros » à tout le monde dès son 1er jour.
Le nouveau stagiaire, c’est Hansel.

 

 

Les filles : quand vous pourriez vous envelopper de la tête aux pieds dans le foulard que vous portez au cou, ça s’appelle plus un foulard mais un plaid.
Les garçons : quand vous avez fait tellement de revers au bas de votre chino/slim que vous avez obtenu un pantacourt, c’est que vous avez fait beaucoup trop de revers au bas de votre chino/slim.

 

Depuis plusieurs séances ciné, je me tape l’horrible bande-annonce d’Un homme pressé, le nouveau film de Fabrice Luchini. Et les gens rient, ce qui me désole. Mais ce qui m’attriste encore plus, me met en colère même, c’est que le cinéma français puisse encore produire un tel film (un grand patron insensible retrouve les vraies valeurs suite à un AVC). Quel cynisme, quelle paresse…
Le « gag » final de la bande-annonce symbolise le monde de 2018 à merveille, hélas: Luchini a donc fait un AVC, et se retrouve avec des difficultés de langage (je ne connais pas les termes techniques mais il est dyslexique, il utilise un mot pour un autre etc etc.). Dans cette fameuse scène, il est à la terrasse d’un café et commande « un thé… et un féca ». Le serveur noir marque une pause, un peu interloqué, puis croyant que Luchini utilise un terme de verlan, lui répond en souriant « OK frère ».

Ca, cette scène là en particulier, me paraît absolument ignoble dans sa volonté de créer l’illusion d’un rapprochement, mieux, d’une connivence entre le grand patron issu des beaux quartiers et le modeste serveur noir, issu des quartiers tout court. Illusion qui repose sur un malentendu (le serveur croit que Luchini parle en verlan alors que c’est sa dyslexie qui se manifeste), malentendu qui naît d’un accident (l’AVC de Luchini). MAIS NOM DE DIEU DE BORDEL DE MERDE, QUEL CYNISME.

Le Grand bain – critique

C’est dans les couloirs de leur piscine municipale que Bertrand, Marcus, Simon, Laurent, Thierry et les autres s’entraînent sous l’autorité toute relative de Delphine, ancienne gloire des bassins. Ensemble, ils se sentent libres et utiles. Ils vont mettre toute leur énergie dans une discipline jusque-là propriété de la gent féminine : la natation synchronisée. Alors, oui c’est une idée plutôt bizarre, mais ce défi leur permettra de trouver un sens à leur vie… (Allociné)

Plus d’1,5 millions d’entrées en 1ère semaine, ça faisait bien longtemps que c’était pas arrivé pour un film français. Et c’est donc sur Le Grand bain que c’est tombé. Enfin, « tombé »: c’est pas vraiment une surprise car si j’ai bien compris (je ne regarde que le sport et quelques films à la télé) mais c’est pas bien difficile à concevoir, l’équipe du film a squatté les plateaux de Laurent Delahousse, Yann Barthes et autres durant les jours voire semaines précédant sa sortie. Mais une promo en béton et le bourrage de crâne ne suffisent pas (ou plus) à garantir la venue des spectateurs en salle. Le Grand bain a également bénéficié d’un savant travail de teasing depuis plusieurs mois. A cela s’ajoute un accueil critique plutôt favorable, y compris dans des pages qui auraient dû le snober.

Et donc ? Et bah je dirais que si le succès s’explique aisément (facteurs suscités), il n’en est pas moins mérité. OK, Le Grand bain n’est pas la comédie de l’année (Guy et En liberté ! sont des candidats autrement plus consistants) mais c’est un film sympathique, voire attachant et plus subtil qu’il n’y paraît. Que ce film là remplisse les salles là où auparavant il fallait se cogner Qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu?, La famille Bélier ou une danyboonerie de merde, ça fait plaisir.

Je me souviens de la 1ère fois où j’ai entendu Comme Jeannie Longo de Katerine un soir de 1992 chez Bernard Lenoir sur France Inter. Quelle trajectoire…

Déjà, même si ça peut paraître paradoxal au vu du casting cérémonie-des-Césars-ils-sont-venus-ils-sont-tous-là et de la promo maousse donc, il faut saluer une certaine humilité liminaire de la part de Gilles Lellouche : il est ici réalisateur, co-auteur du scénario, auteur des dialogues… mais « c’est tout »: il a eu la modestie de ne pas se caster, pas même un cameo, rien. Ca peut paraître anecdotique mais pour un acteur (populaire qui plus est, et dans la force de l’âge si on peut dire) qui passe derrière la caméra pour la 1ère fois, c’est plutôt rare. Voire extrêmement rare : il faudrait vérifier mais je n’ai pas d’exemple qui me vienne spontanément.

Ca ne l’empêche pas d’être ambitieux : c’est ce qu’on lit et entend partout, Le Grand bain essaie de réconcilier le cinéma populaire et le cinéma d’auteur. Lellouche n’est évidemment pas le premier à tenter le crossover ultime mais c’est de plus en plus rare là aussi, et de moins en moins réussi (c’était quand la dernière fois ?). Surtout, et c’est en partie ce qui rend Le Grand bain intéressant selon moi, cette volonté semble avoir présidé aux décisions les plus visibles, comme si la victoire de l’une des 2 chapelles devait aussitôt être compensée par un succès du camp d’en face.

Almaric aura le premier rôle ? OK, on prend aussi Poelvoorde. Philippe Katerine dans un film grand public, plutôt risqué non? En effet, on va aussi prendre Guillaume Canet. Le Grand bain, un Full Monty à la française, un vrai feelgood movie ? Oui, peut-être mais les héros se coltinent tous une dépression carabinée, et on ne rit pas tant que ça au final. Etc etc, jusqu’à la bande originale : premier morceau entendu, le Marquee Moon de Television (merde, dans une comédie française grand public ! On entend d’ailleurs le morceau à 2 reprises), suivi du Everybody Wants to Rule the World de Tears for Fears. On entendra également le génial Half full glass of wine de Tame Impala, et c’est l’élégant et excellent Jon Brion qui a composé la bande originale (Jon Brion! Pour une comédie française grand public!)… Mais 2 scènes importantes se jouent sur du Phil Collins ou du Imagination.

Attention: Lellouche ne dit pas que tout se vaut, il ne mélange pas tout en dépit du bon sens. En revanche, il y a chez lui la volonté, sincère semble-t-il, d’abattre certaines barrières du bon goût, de partager des références nobles et d’autres censées l’être un peu moins, et de les faire se rejoindre et dialoguer dans un même mouvement généreux. J’insiste mais donner le premier rôle à Mathieu Amalric dans ce genre de film, c’est dire quelque part que Desplechin et Podium peuvent co-exister sans que ça soit une aberration.

Tout n’est pas parfait pour autant : acteur, Gilles Lellouche joue souvent les mecs un peu lourds, un peu grande gueule, et ça ne vient peut-être pas de nulle part. Comprendre: il doit réellement être un peu bourrin, ce qui expliquerait sa tendance à un peu trop charger la mule dans un versant (comédie), comme dans l’autre (le drame). Dans le premier, il fait surjouer à Katerine le rôle du freak de service, du type lunaire aux réactions imprévisibles. Son écriture est parfois un peu prévisible aussi (le personnage du beauf interprété par Jonathan Zaccaï, hyper cliché), ou tout simplement pas drôle (le gag de l’arnaque à l’assurance montée par Poelvoorde, qui tombe lamentablement à plat, et l’arnaque, et le gag; ou le coup du hold up au supermarché). Dans l’aspect dramatique, certains détails paraissent superflus (non content de se faire larguer par sa femme, Guillaume Canet se voit affublé d’une mère… atteinte du syndrôme de la Tourette? On ne sait pas très bien mais ça fait partie des scènes un peu embarrassantes).

C’est d’autant plus dommage car Le Grand bain fait rire certes, mais il dégage également une vraie mélancolie, et une vraie compassion pour des personnages en marge, malheureux, dépressifs donc, qu’il regarde toujours avec bienveillance.
Au final, malgré les lourdeurs ou les maladresses, c’est ce que je retiendrai: un film humble, sincère, touchant, attachant même, qui dans sa catégorie (la comédie française populaire), m’a bien plus convaincu que le volontariste et macroniste Le Sens de la fête.
Un film au message simple, voire simpliste peut-être diront certains (nul homme n’est une île, « on a tous besoin d’une médaille » comme l’énonce à un moment le personnage interprété par Virginie Efira etc.) mais c’est réconfortant, en 2018, dans la France de Macron, de voir un film qui au fond, dit posément qu’on a tous le droit d’avoir des passages à vide et qui ne juge pas les faiblesses de ses personnages. C’est simple, voire simpliste peut-être mais ça n’est pas si fréquent que ça.

The Crown – saison 1 – critique

La série se concentre sur la Reine Elizabeth II, alors âgée de 25 ans et confrontée à la tâche démesurée de diriger la plus célèbre monarchie du monde tout en nouant des relations avec le légendaire premier ministre Sir Winston Churchill. L’empire britannique est en déclin, le monde politique en désarroi… une jeune femme monte alors sur le trône, à l’aube d’une nouvelle ère. (Allociné)


The Crown
a donc pour objectif de raconter, sur plusieurs périodes, et de l’intérieur, l’histoire de la famille royale britannique. 8 saisons ont été prévues par son créateur, Peter Morgan, chacune dédiée à une décennie ou une période spécifique.
La saison 1, dont il va être question dans ce billet, est centrée sur l’arrivée sur le trône d’Elizabeth Windsor aka Elizabeth II, et sur ses 1ères années d’exercice, avec Winston Churchill comme premier ministre. La série démarre en 1947 et s’achève en 1956, avec quelques brefs flash-backs, principalement consacrés à l’enfance d’Elizabeth.

Dire que The Crown est académique serait un euphémisme : c’est une grosse meringue bien ripolinée comme il faut. Mais attention ! Une grosse meringue de bon goût. C’est donc académique mais pas pompier. 10 épisodes d’1h chacun, qui avancent au rythme sénatorial d’une parade royale dans les rues de Londres. C’est lent. C’est grave. C’est beau (TRES beau, j’y reviendrai).

Sur le fond, rien que de très prévisible voire de convenu : la sempiternelle lutte et les frictions entre les devoirs de la fonction et les aspirations personnelles, entre ce qu’exige la couronne et ce que la femme derrière la Reine voudrait pour elle-même, pour son couple, pour sa famille. Sans surprise, et malgré les mini-simili-suspenses ménagés, c’est toujours la fonction qui l’emporte (bâillements).

Je ne spoile pas : tout ce que The Crown raconte est évidemment basé sur des faits réels puisqu’il s’agit, encore une fois, de l’histoire d’Elizabeth II et de son entourage. Et cette histoire, on la connaît si on s’intéresse un minimum à l’Histoire du Royaume-Uni : c’est l’histoire d’une famille d’aristocrates complètement hors sol et hors tout, entretenant les rites de plus en plus anachroniques de la monarchie la plus puissante du monde et vivant dans une bulle: la série a beau la romancer, la dramatiser, ménager quelque suspense, c’est pas Breaking Bad. Comment le prince Philip (le prince consort i.e. le mari de la reine) va-t-il prendre le fait d’être envoyé seul en Australie pour inaugurer les Jeux Olympiques ? La princesse Margaret (la sœur d’Elizabeth) sera-t-elle autorisée à épouser son amoureux, un officier de l’armée, UN ROTURIER ?? Bloody hell, la reine pourra-t-elle choisir le secrétaire personnel qui a sa préférence et ne pas se voir imposer celui que l’étiquette exige ? C’est palpitant (bâillements).

D’aucuns trouveront peut-être également que la série cède parfois à une forme de fascination. Peut-être… Mais cette saison 1 se déroule durant une période (1947-1956) où la monarchie britannique jouissait encore d’une énorme puissance, d’une aura intacte: elle a gardé le cap durant la guerre, toutes les colonies n’ont pas encore acquis leur indépendance, les scandales ne surviendront que plus tard. Ça, la série le montre bien mais je conçois qu’on puisse trouver ça un peu trop complaisant parfois (Stéphane Bern surlike this en revanche, c’est certain).

Mais alors bon sang de bonsoir, qu’est-ce qui fait que je me sois régalé à ce point et que j’aie enchainé illico avec la saison 2 au juste ?

Déjà, pour peu qu’on s’intéresse un minimum à la famille royale britannique (c’est mon cas)… bah, c’est intéressant, tout connement. C’est très personnel mais il se trouve que j’ai pas mal étudié la période de l’après-guerre au Royaume-Uni (jusqu’aux années 70 en gros) donc ça m’intéresse. Certains événements connus sont illustrés, de l’intérieur encore une fois, d’autres dévoilés et dans un cas comme dans l’autre, on entre dans l’intimité de Buckingham Palace ou de Clarence House (la demeure privée du couple royal) mais aussi, quoique moins souvent, du 10, Downing Street (domicile du Premier ministre britannique). On découvre leurs rouages respectifs, leurs fonctionnements singuliers. J’aime ça.

Surtout, si les enjeux sont convenus (exigences de la fonction vs aspirations personnelles donc), The Crown bénéficie d’une écriture certes sans surprises mais comme je dis toujours, ça signifie aussi sans mauvaise surprise : c’est solide. Sans génie certes mais solide. La série décrit très bien les tiraillements vécus par cette jeune femme de 25 ans, élevée dans le seul but de succéder à son père (George VI, celui du Discours d’un Roi, pour situer), mais évidemment désemparée une fois sur le trône. 25 ans, 2 enfants (Charles a déjà de grandes oreilles), un époux souffrant de vivre constamment et pour toujours dans son ombre: c’est aussi le rôle et la place des femmes dans la société d’après-guerre que The Crown dépeint, et elle le fait bien.

Mais la vraie bonne idée de Peter Morgan sur cette première saison selon moi, c’est d’avoir convoqué le personnage d’Edouard VIII à mi-saison et d’en avoir fait une sorte de figure un peu évanescente, à la fois témoin détaché et éminence grise par défaut, un personnage à la fois détestable et touchant. Edouard VIII c’est le roi sans trône et sans royaume, celui qui a abdiqué en 1936, avant même son couronnement, par amour pour l’américaine Wallis Simpson. Et qui a pour cela été condamné à vivre en exil (Etats-Unis, France mais ça va, ils vivaient bien, merci pour eux). Exigences de la fonction vs aspirations personnelles, la base.

Enfin, et c’est l’argument ultime qui m’a fait adhérer à la série : c’est sublime. Mais vraiment : la direction artistique est à tomber. Là encore, rien qu’on ne connaisse déjà : il existe profusion de photos et films datant de l’époque qui permettent de se rendre compte du luxe, de l’élégance et du raffinement suprêmes qui présidaient au quotidien non seulement des Windsor mais de tout l’appareil d’état britannique (Chartwell House, la demeure privée de Churchill, quelle merveille ! Et que dire du château de Balmoral, résidence d’été de la famille royale en Ecosse). Les fastes de la couronne donc mais aussi l’élégance masculine, le style anglais, à leur apogée.

En tant qu’anglophile, c’est tout un décorum ou en tout cas une esthétique à laquelle je suis très sensible, un genre de fantasme même dirais-je (idéologiquement très à gauche mais esthétiquement royaliste : mon drame) mais je pense que même si on ne l’est pas (sensible), le travail de reconstitution, le soin apporté au moindre costume, au moindre accessoire dans le décor, forcent le respect. J’ai appris que The Crown était la production Netflix la plus coûteuse et qu’elle avait été imaginée pour devenir le joyau de sa couronne de séries. On peut dire qu’elle remplit sa mission.

Enfin (sûr cette fois) bonus argument-ultra-subjectif-et-non-soumis-à-débat :

Claire Foy, interprète d’Elizabeth II. Remarquable dans le rôle de cette jeune femme à qui on demande une tâche démesurée pour son jeune âge, je la trouve hyper choucarde avec ses trois-rangs (ou 2, ou un seul, suivant les circonstances. L’Etiquette.) et ses petits cardigans en cachemire.

Mon rêve 20

Aujourd’hui, l’âne voit l’ange (?).

Je dois passer un examen d’anglais. Fastoche normalement (j’ai fait des études d’anglais) mais là, je sais pas, je le sens pas trop. A cause de la difficulté de l’épreuve ou de son importance pour la suite de ma carrière ? Difficile à dire mais je suis fébrile.

Je commence à discuter avec les autres candidats et remarque très vite une certaine nervosité. L’atmosphère est carrément électrique, n’ayons pas peur des mots: « l’an dernier, personne a été reçu », « il paraît qu’IL a déjà frappé un candidat » ou « vous croyez qu’IL choisit lui-même les sujets ? ». Ca se précise: c’est donc l’examinateur qui est la cause de la fébrilité ambiante. Je stresse encore plus et ça n’est pas la présence de mon amie X qui est faite pour me rassurer : elle m’adresse à peine la parole, elle est là pour la gagne. Bon.

Après quelques minutes de discussions paranoïaques, on s’installe tous en silence dans la salle de classe (c’est davantage une salle de classe qu’une salle d’examen; d’ailleurs on est tous assis derrière des pupitres en bois individuels, à l’ancienne).
Et IL déboule enfin : Nick Cave nom de Dieu !

C’est donc lui qui va nous faire passer l’examen…

Un Nick Cave plus nickcavien que nature : costume noir, chemise blanche largement ouverte, chaussures vernies. Dire qu’il « ne sourit pas » ou qu’il « fait la gueule » serait un euphémisme : il a l’œil noir et le sourcil froncé. Il dit même pas bonjour le type, il attaque direct : une dictée, en anglais. Un texte issu de sa production personnelle, peut-être de son roman Et l’âne vit l’ang: tortueux, abscons, faulknerien, plein de constructions alambiquées à la ponctuation incertaine et de mots de vocabulaire rares et/ou désuets.

Bilan, on pane rien à ce qu’il raconte mais surtout, il marque à peine des pauses et ne répète absolument rien, ne nous permettant pas de tout noter, encore moins de souffler : c’est pas les dictées de quand on était petits et c’est la panique. Tout le monde essaie de grattouiller tant bien que mal et à la va-vite ce qu’il croit comprendre, en échangeant des regards plein de douleur et d’incompréhension. Je finis même par me dire que je ferais peut-être mieux de tout prendre en dactylo et de le retranscrire dans les quelques minutes imparties à la relecture mais c’est évidemment une très mauvaise idée.

On approche de la fin. Son texte ressemble de plus en plus à une incantation ou à un prêche un peu possédé. Nick Cave quoi. Il finit en répétant en boucle « mercy wife mercy wife mercy wife » : merde, il le dit combien de fois ? Tout le monde essaie de compter mais il va de plus en plus vite, il est en transe. Mais putain, ça fait combien de « mercy wife » tout ça ?!?! Panique totale, tout le monde s’échange le regard du lapin pris dans les phares d’une voiture.

En désespoir de cause, je tente un coup de poker : il n’y a en réalité qu’un seul « mercy wife » dans le texte, c’est son interprétation qui fait le reste.
Je note donc « mercy wife » sur ma copie, ajoute un point final, effectue une relecture rapide et me lève pour la lui rendre.

J’avance d’un pas mal assuré vers l’interprète de Loverman, qui ne m’a jamais paru aussi intimidant. Les autres candidats sont encore assis derrière leur pupitre, ils attendent de voir ce qui va se passer.
Arrivé devant Cave, je lui tends ma copie d’une main tremblante. Il s’en saisit et y jette un œil, puis plante son regard dans le mien. Il lève alors lentement sa main droite, sa red right hand rouge sang et la pose sur mon épaule, en signe d’adoubement… ou de condamnation ?

Je le saurai jamais car là, je me réveille.

Le Bureau des légendes – critique

J’arrive après la bataille, et après que tout a été dit mais mon enthousiasme est tel que je tiens quand même à livrer quelques réflexions sur celle qui est donc considérée comme la meilleure série française actuellement. J’ai lu pratiquement aucun papier dessus donc désolé pour les éventuelles redites ou enfonçages de portes ouvertes.

Les Patriotes

C’est évidemment là qu’il faut aller chercher la genèse de la série puisqu’après quelques ratés (coucou Anna Oz, coucou Total Western) et un gros passage à vide consécutif à ces 2 échecs, Eric Rochant est revenu sur le devant de la scène en créant une sorte de spin off, 20 ans après, de ce qui restera sans doute comme son meilleur film. Avec la DGSE (Direction Générale de la Sécurité Extérieure, le pendant français de la CIA ou du MI6, en gros) à la place du Mossad, et Mathieu Kassovitz à la place d’Yvan Attal (avant ça, il avait quand même réalisé l’excellent Mobius, preuve que l’espionnage et lui, c’est une affaire qui roule). En tout cas, il est intéressant de relever les similitudes, points de divergences, récurrences entre les 2 œuvres. Et, bien sûr, il faut absolument voir Les Patriotes si on aime Le Bureau des légendes.


« Les patriotes », ce sont aussi les membres de la DGSE, héros de la série. Enfin… peut-être : si on entre petit à petit, et à des degrés divers, dans l’intimité de chacun.e, on ne saura jamais pourquoi ils travaillent là. Simples compétences techniques et/ou psychologiques, goût du risque, besoin d’un défi, de se prouver ou de fuir quelque chose ou véritable dévouement patriotique, envie d’être utile à son pays ? Pas de réponse, même si on peut parfois les deviner. Ce mystère sert la série, la mythologie qu’elle crée autour du BDL (la salle de crise, les pseudos, le jargon) et de ses principaux protagonistes.
Ne pas entrer sur ce terrain-là, celui de la motivation profonde des personnages, permet à Rochant et aux scénaristes de ne jamais verser du mauvais côté du drapeau : Le Bureau des légendes est une fiction qui met en scène des probables patriotes, sans qu’on puisse l’accuser elle-même d’un excès de patriotisme. Ces gens là font leur travail, quelle que soit leur motivation, et c’est ce que la série s’attache à nous montrer. Point. Je trouve ainsi le pseudo- débat ou la pseudo-polémique sur une trop grande allégeance de la série vis à vis de la véritable DGSE, qui y collabore et lui donne son aval, non-avenue. Ce qui résulte de cette « collaboration » (dont apparemment on ne sait pas grand chose non plus) est à la fois excellent et irréprochable d’un point de vue éthique (c’est ce que je pense en tout cas), c’est tout ce qui importe.

La France

C’est LE gros point positif de la série pour moi, en dehors de sa trame et de sa caractérisation évidemment, qui en font une si belle réussite : la France, partout, tout le temps. La DGSE donc, qui traite des affaires et met en place des missions relatives à la sécurité nationale et aux activités françaises à travers le monde (le monde étant quasiment réduit au Moyen-Orient bien sûr, années 2010 oblige) mais surtout, la francité : les locaux de la DGSE, Paris, sa grisaille, les filatures en Peugeot ou Toyota Yaris, les pots de départ des employés, leur pause clope etc. La cantine. LA CANTINE BORDEL ! Mes scènes préférées de la série je pense, qui voient aussi bien la « petite main » du bureau des légendes que le directeur des opérations sur le terrain ou le grand patron se trimbaler avec leur petit plateau, leurs carottes râpées et leur colin meunière/jardinière de légumes (Sisteron, il prend des frites lui, évidemment). La série opte pour un espionnage à visage humain, fuyant (ou presque, j’y reviens) le sensationnalisme, choisissant John Le Carré dont Rochant est très fan plutôt que James Bond, et ça passe donc aussi par des petits détails de la vie de bureau, sans ironie, qui feraient presque se rejoindre la DGSE et la COGIP. Et qui ancrent en tout cas Le Bureau des légendes dans un quotidien très français.

La suite

Avec tout ça (avec tout ce qui précède je veux dire), j’ai une préférence pour les saisons 1 et 2. Voire pour la saison 1, dont on dit certainement qu’elle pâtit d’un manque de moyens (encore une fois : j’en sais rien, j’ai presque rien lu sur la série). Peut-être mais selon moi, c’est là que se matérialise le mieux ce qui fait le prix du Bureau des légendes : la francité donc, mais aussi une économie de tous les instants (dans l’exécution, plus que dans les moyens eux-mêmes), la primauté aux personnages et à leur psychologie etc. Je vais pas (re)faire l’article, quand on a vu et qu’on aime la série, on est d’accord sur ce qui fait son charme et son intérêt.


C’est pour ça que la saison 3… Entendons-nous bien : j’étais à bloc, assis sur le bord de mon fauteuil quand la rencontre entre BIP et BIP a eu lieu, quand BIP s’est cru libre et puis finalement non etc etc. Mais avec le succès, critique et populaire, des 2 premières saisons, la série a logiquement obtenu plus de moyens, encore, multipliant les lieux de tournage et donc les potentiels théâtres d’opération, intrigues, rebondissements etc. Et en son cœur, même si, encore une fois, c’est très excitant, je vais pas jouer les faux-culs, j’ai eu un peu peur que cette 3ème saison fasse basculer la série de 24 à la française i.e. cérébrale et minimaliste, à 24 à la française i.e. rocambolesque et cheap, avec un Malotru qui se mue définitivement en Jack Bauer de la Porte des Lilas.
« J’ai eu » simplement, car les 2 derniers épisodes de la saison 3, magistraux, reviennent aux fondamentaux de la série (manipulation, cache-cache, espionnage au sens propre du terme), avec une mélancolie de tous les instants qui saisit véritablement aux tripes.

On est donc en droit d’être optimiste pour la saison 4,  dont la diffusion démarre très prochainement, puisque Le Bureau des légendes semble vouloir rester sur ces rails là, en affirmant encore davantage son caractère de « série d’action auteuriste » : Mathieu Amalric a rejoint la fine équipe devant la caméra, Pascale Ferran, camarade de promo de Rochant à l’IDHEC, derrière. J’ai hâte de voir ça !