Vice – critique

Fin connaisseur des arcanes de la politique américaine, Dick Cheney a réussi, sans faire de bruit, à se faire élire vice-président aux côtés de George W. Bush. Devenu l’homme le plus puissant du pays, il a largement contribué à imposer un nouvel ordre mondial dont on sent encore les conséquences aujourd’hui… (Allociné)

En retraçant la trajectoire politique de Dick Cheney au cours de la fin du XXème siècle, Vice s’attache à démontrer comment le 11 septembre 2001 a été ce point de bascule qui a permis à une poignée de fdp (pardon mais difficile de le formuler autrement) de légitimer des lois et actions liberticides, en contribuant à modeler notre (dés)équilibre géopolitique actuel, tout en s’en mettant plein les fouilles pour faire bonne mesure. Dick Cheney donc, mais aussi Donald Rumsfled, Karl Rove, Paul Wolfowitz et quelques autres, soit la garde rapprochée d’un George W. Bush plus dépassé et instrumentalisé que véritablement incompétent.

Tout ça, quiconque ayant vécu les événements décrits dans le film, le savait déjà : la falsification éhontée de documents afin de prouver la présence (totalement fausse, donc) d’armes de destructions massives en Irak, la hausse spectaculaire de l’action et des profits d’Halliburton, l’entreprise pétrolière donc Cheney est resté PDG malgré son poste de vice-président à la Maison Blanche, les arrestations arbitraires de prétendus terroristes et les actes de torture de l’armée américaine commis à l’encontre de la convention de Genève à Guantanamo (notamment) etc etc on connait.
Une quinzaine d’années après les faits (en gros), les auteurs de Vice ont encore plus de cartouches à mettre dans leur barillet et ils ne s’en privent pas: multiplication des sources, images d’archives, issues notamment du flot ininterrompu des chaînes d’info, reconstitutions, le montage, brillant, créé un tourbillon d’informations très efficace et d’une fluidité remarquable. Le tout avec humour, dans la lignée de shows d’infotainment dont Jon Stewart, Stephen Colbert et John Oliver se sont faits les spécialistes outre-Atlantique (ici on a Yann Barthès). Rien à dire, c’est très efficace et même, pourrait-on dire, brillant (d’ailleurs on le dit volontiers si j’en juge par l’accueil critique, très positif). Vice met également en lumière la ficelle théorique derrière les actes, via le concept d’ «éxécutif unitaire», interprétation subjective de la Constitution américaine utilisée par Cheney et ses sbires, qui n’est ni plus ni moins qu’une légitimation d’un pouvoir tyrannique et dictatorial.

Alors pourquoi je suis pas convaincu?

Je le suis en réalité : Vice est brillant, à la fois drôle, divertissant, bien informé et édifiant. Cette fois, contrairement à The Big Short, Adam McKay trouve la bonne distance et n’est jamais fasciné par son sujet: Cheney et sa clique sont des ordures réactionnaires, le film a beau être régulièrement assez drôle et décrire les faits avec une distance ironique, il ne laisse aucun doute là dessus. En conclusion, la gangrène atteindra jusqu’à la cellule familiale, seule oasis d’humanité préservée durant tout le film (ou presque donc): son plus beau coup de pute, sa crasse la plus immonde, Cheney la réserve à sa propre fille. Révélation divulguée après un très habile montage parallèle entre cette affaire familiale (que je ne dévoilerai pas) et une opération de transplantation cardiaque qui se conclue sur une image concrète et symbolique à la fois, celle d’un cœur mort. C’est sans appel.

Mais alors, qu’est-ce qui cloche bon sang d’une pipe en bois?

« C’est pas toi, c’est moi »: j’en ai tout petit peu ras le cul de ces films de monteur. Ca me fatigue, tout simplement. Voix off, images arrêtés sur voix off, inserts, images d’archives, faux générique de fin, vrai générique de fin méta etc etc. Ca me fatigue. Des «films de monteur», ou un «style Scorsesien», peu importe comment on le nomme. Ca me fatigue et je trouve ça un peu ringard en vérité, un peu dépassé en 2018. Bon, c’est personnel.

Autre chose: c’est un détail mais, et même si l’énergie du film parviennent à le faire oublier, j’ai mis du temps à passer outre les maquillages et postiches dont sont affublés tous les acteurs du film: Steve Carell 57 ans, et qui interprète Donald Rumsfeld, est censé avoir 40 ans, voire un peu moins lors de sa 1ère apparition à l’écran, puis 70 à la fin du film. Christian Bale, 45 ans, interprète de Dick Cheney donc, a moins de 30 ans lors de son arrivée à Washington. Quelques scènes nous le montrent même alors qu’il était étudiant, dans sa vingtaine donc. Idem pour Amy Adams (qui interprète la femme de Cheney).

Là il est censé avoir 30 ans par exemple.

C’est sans doute futile mais ça m’a gêné. Evidemment, si le film m’avait totalement emballé, je serais passé outre mais tu sais ce que c’est, quand on ne l’est pas (emballé), on a tendance à bloquer sur le moindre détail.

Et puis quelque part, ça m’emmerde un peu qu’Adam MacKay soit devenu un cinéaste mainstream. OK, il a le bon goût de garder une certaine impertinence et de ne pas avoir fait son Tchao Pantin (pourvu que ça dure…) mais il aura beau récolter les lauriers de la critique, du public, des Oscars (Vice a obtenu 8 nominations et il fait un candidat aussi sérieux que légitime), il restera toujours pour moi le binôme de Will Ferrell et l’immortel auteur d’Anchorman, de Talladega Nights et de Frangins malgré eux.

Enfin, malgré ça et malgré tout (ma relative lassitude voire mon agacement ponctuel face à des procédés de mise en scène décrits plus hauts), c’est un film que je recommande.

Si Beale Street pouvait parler – critique

Harlem, dans les années 70. Tish et Fonny s’aiment depuis toujours et envisagent de se marier. Alors qu’ils s’apprêtent à avoir un enfant, le jeune homme, victime d’une erreur judiciaire, est arrêté et incarcéré. Avec l’aide de sa famille, Tish s’engage dans un combat acharné pour prouver l’innocence de Fonny et le faire libérer… (Allociné)

Je sais pas trop quoi dire…

C’est terrible quelque part car Si Beale Street pouvait parler dit, lui, des choses fortes, importantes, essentielles même et qui malheureusement sont toujours autant d’actualité 50 ans après le mouvement des droits civiques. Ces choses, elles sont en outre appuyées par une belle histoire d’amour, racontée et filmée avec un certain lyrisme. A tel point que l’un (le drame social) + l’autre (l’histoire d’amour) + la mise en scène: il n’est pas interdit de penser « Douglas Sirk« . Mais j’ai pas grand chose à dire, car je suis resté un peu côté de tout ça.

C’était déjà le cas pour Moonlight, le précédent film de Barry Jenkins: je l’avais trouvé plutôt bien mais pas aussi bien que la majorité des critiques. Un peu scolaire, un peu le-cinéma-d’auteur-pour-les-nuls… Dans Beale Street… Jenkins fait encore montre d’une belle sensibilité, c’est évident. Un peu too much à mon goût mais c’est beau, oui. Voilà, pas plus, pas moins.

OK : le type est quand même doué dans la description de l’histoire d’amour, de la naissance de l’idylle, de son éclosion, de son épanouissement, autant d’étapes vécues par le jeune couple de personnages principaux. Ils sont extrêmement beaux et « cinégéniques » tous les 2, ça aide bien sûr mais ça n’est pas que ça : le jeu sur les couleurs, le découpage, le score, très réussi, de Nicholas Britell, font que ces sentiments et moments, intimes et impalpables par définition, Barry Jenkins parvient à les retranscrire. C’était déjà le cas dans Moonlight, c’est ce qui m’avait le plus séduit et convaincu.

Sur le volet « social »… Difficile de rester insensible évidemment : Fonny, le garçon, n’est pas simplement « victime d’une erreur judiciaire » comme le dit le pitch. Il est accusé à tort d’un viol qu’il n’a pas commis, parce que piégé par un flic pourri, parce qu’il est noir. Ca fait quand même une petite différence… Intéressant à ce titre, que le film suive de près Green Book dans le calendrier des sorties ciné (en France en tout cas): les 2 traitent peu ou prou du même sujet (je synthétise grossièrement: le racisme endémique de la société américaine) mais le font de manière diamétralement différente. Peter Farrelly est blanc, Barry Jenkins est noir donc bon, évidemment… Mais c’est fort bien sûr. Je n’en dirai pas davantage car je ne me sens pas légitime pour aborder le sujet plus avant.

J’ai vraiment pas grand chose à dire donc, de façon générale, en définitive, et très globalement: si vous aviez aimé Moonlight, le 1er film de Barry Jenkins, il y a de fortes chances pour que vous aimiez également Si Beale Street pouvait parler, son nouveau. Et si comme moi vous aviez trouvé Moonlight plutôt moyen… vous pourriez quand même être agréablement surpris.

La Favorite – critique

Début du XVIIIème siècle. L’Angleterre et la France sont en guerre. Toutefois, à la cour, la mode est aux courses de canards et à la dégustation d’ananas. La reine Anne, à la santé fragile et au caractère instable, occupe le trône tandis que son amie Lady Sarah gouverne le pays à sa place. Lorsqu’une nouvelle servante, Abigail Hill, arrive à la cour, Lady Sarah la prend sous son aile, pensant qu’elle pourrait être une alliée. Abigail va y voir l’opportunité de renouer avec ses racines aristocratiques. Alors que les enjeux politiques de la guerre absorbent Sarah, Abigail quant à elle parvient à gagner la confiance de la reine et devient sa nouvelle confidente. Cette amitié naissante donne à la jeune femme l’occasion de satisfaire ses ambitions, et elle ne laissera ni homme, ni femme, ni politique, ni même un lapin se mettre en travers de son chemin. (Allociné)

Une fois, n’est pas coutume, j’ai jeté un œil aux critiques sur Allociné. D’un côté une presse « généraliste » enthousiaste sinon dithyrambique: « Avec « La Favorite« , le réalisateur grec Yorgos Lanthimos (« Mise à mort du cerf sacré« , « The Lobster« ) maîtrise son art à la perfection, et revisite le film d’époque en costume, en y ajoutant une touche de drôlerie et de monstruosité » dans Cnews

Ou encore: « Sale, cruel, drôle, tragique et génialement queer, La Favorite de Yorgos Lanthimos transforme le classicisme en art contemporain » sur Cinemateaser (j’aime beaucoup le « génialement queer »).

De l’autre, une presse « spécialisée » qui défonce le film: « S’il y a des films qui nous regardent, cela ne fait aucun doute, le cinéma de Lánthimos, ne fait que se regarder. Prostré derrière sa malice dont il se gargarise grassement, il semble condamné à rester éternellement englué dans l’admiration de son propre génie. » Les Inrocks

Et au milieu, Grande remise, qui peut pas dire qu’il a passé un sale moment (= je me suis pas ennuyé ni trouvé le temps long) mais évidemment, ça ne suffit pas: La Favorite (aux Oscars, c’est écrit), est un film d’une vacuité, d’une bêtise et d’une prétention… « évidentes » j’allais dire mais bon… J’ai beaucoup pensé à Birdman: un filmage prétendument virtuose au service de lui-même avant tout , qui se « gargarise », oui, c’est le mot, de sa pseudo-audace.

La Favorite opèrerait donc un dépoussiérage en règle du film historique/en costumes. Pourquoi pas. Sauf que Lanthimos n’est pas Kubrick, et que là où Barry Lyndon (contre-exemple évidemment pas pris au hasard même si le rapprochement fait mal) se révèle une fable morale subversive, plus noire que noire sous des atours d’une préciosité sans égale, La Favorite se contente d’exhiber de manière satisfaite et façon bulldozer des pseudo-doigts d’honneur à la bienséance : merde, vomi, levrettes, branlettes etc à la cour d’Angleterre. Incroyable ! Ca alors, j’aurais jamais cru dis donc… Sans déconner… Qui, en 2019, pour trouver de l’audace dans l’évocation des amours saphiques de la reine d’Angleterre ? Hey, 2019 les mecs, réveillez-vous !

Iconoclasme de bas étage donc, pour… révéler la fatuité et la vulgarité de l’aristocratie et de la classe dirigeante? Wow. Pardon : pour montrer, aussi, à travers l’ascension d’une courtisane cynique et sans scrupules (Emma Stone), au détriment de sa prédécesseur qui tombe en disgrâce (Rachel Weisz)… que les gens, eh ben parfois, eh ben ils sont MECHANTS, et aussi, le pouvoir ça fait tourner la tête, c’est vraiment moche et triste. Je n’en dévoilerai pas la teneur même si ça me démange mais je n’ai pas pu retenir de m’esclaffer lors de la séquence finale.

Bon, j’arrête là : les actrices donnent le change (surtout Weisz et Stone; la 3ème tête d’affiche, Olivia Colman qui interprète la reine Anne, verse davantage dans le grotesque et la bouffonnerie mais c’est le rôle qui veut ça) et, encore une fois, on ne s’ennuie pas grâce au scénario tout en coups de pute. Mais La Favorite est bien l’objet vain, prétentieux et stupide que les journalopes de la gauchiasse parisiano-boboïsante pointent du doigt. Prends ça Bruno Masure.

Green Book – critique

En 1962, alors que règne la ségrégation, Tony Lip, un videur italo-américain du Bronx, est engagé pour conduire et protéger le Dr Don Shirley, un pianiste noir de renommée mondiale, lors d’une tournée de concerts. Durant leur périple de Manhattan jusqu’au Sud profond, ils s’appuient sur le Green Book pour dénicher les établissements accueillant les personnes de couleur, où l’on ne refusera pas de servir Shirley et où il ne sera ni humilié ni maltraité. Dans un pays où le mouvement des droits civiques commence à se faire entendre, les deux hommes vont être confrontés au pire de l’âme humaine, dont ils se guérissent grâce à leur générosité et leur humour. Ensemble, ils vont devoir dépasser leurs préjugés, oublier ce qu’ils considéraient comme des différences insurmontables, pour découvrir leur humanité commune. (Allociné)

A la vue de la bande-annonce de Green Book, 2 réflexions:

– on a vu tout le film (bon, c’est de plus en plus banal donc c’est malheureux mais on s’en accommode)
– « aïe »: ça sent la meringue sentimentalo-politiquement-correcte-machine-à-Oscars

« Homme de peu de foi blablabla » épisode 2541: le film est signé Peter Farrelly, en solo pour la 1ère fois si je ne m’abuse, qui a eu l’intelligence de se reposer sur ce qui fait la force des films réalisés avec son frangin : la générosité et l’humanité. C’est ce qui fait de Green Book une réussite, un modèle même de film populaire, fédérateur sans prendre le public pour des demeurés.

Probablement conscient du dangereux potentiel politiquement correct et faux-cul de son sujet, Farrelly et les co-auteurs du scenario ont donc choisi l’angle de la comédie, de l’apprentissage et de l’apprivoisement individuel, plutôt que celui du grand-sujet-de-société: les événements récents, soulevés par le mouvement Black Lives Matter qui s’indigne notamment des violences policières à l’encontre de la population afro-américaine, prouvent bien que malheureusement, si la ségrégation a bien été abolie dans tous les états dans les années 60, y a encore du taf (euphémisme). Ainsi, Green Book, très intelligemment, ne joue pas (trop) la carte du « regardez comme c’était horrible et comme on a progressé », pour la simple et bonne raison que non, on a pas tant progressé que ça. Il faut donc relever que 1. le « green book », ce guide à l’usage des Noirs qui y trouvaient les hôtels, bars, restaurants etc. susceptibles de les accueillir lorsqu’ils partaient en vadrouille dans le Sud du pays, n’est finalement qu’un prétexte, ou presque et 2. le seul commentaire véritablement « engagé » est celui qui possède une forte résonance avec notre époque (lorsqu’un flic dépasse les limites de ses fonctions et arrête de manière abusive les 2 gars).

Et donc, (j’y arrive, j’y arrive), Green Book est avant tout une étude de caractères entre 2 personnages bourrés de préjugés qui vont apprendre à les dépasser: Tony Lip le rital new-yorkais, tchatcheur et grossier (et raciste bien sûr, sinon y a plus de film), et Don Shirley le pianiste virtuose, précieux et misanthrope. Il faut dire les choses simplement et ne pas bouder son plaisir: c’en est un grand, et un vrai (plaisir) que de les suivre sur la route, se testant réciproquement, s’étonnant, se scandalisant, se moquant l’un de l’autre pour finalement s’apprécier et trouver une vraie complicité. Générosité, humanité. Plaisir.

Suite logique de mon billet, et ça sera sa conclusion, il faut évidemment saluer les 2 acteurs: Mahershala Ali, dont on devine sans mal les souffrances derrière la distance aristocratique de son personnage, et Viggo Mortensen. Quelle idée de génie de l’avoir casté dans ce rôle à l’opposé de ceux qu’il interprète habituellement et qu’on l’imagine interpréter: carrure quasiment Depardieuesque, faconde scorsesienne, il semble tout droit issu du casting des Sopranos. Je vois mal comment l’Oscar du meilleur acteur pourrait lui échapper.

La Mule – critique

À plus de 80 ans, Earl Stone est aux abois. Il est non seulement fauché et seul, mais son entreprise risque d’être saisie. Il accepte alors un boulot qui – en apparence – ne lui demande que de faire le chauffeur. Sauf que, sans le savoir, il s’est engagé à être passeur de drogue pour un cartel mexicain. Extrêmement performant, il transporte des cargaisons de plus en plus importantes. Ce qui pousse les chefs du cartel, toujours méfiants, à lui imposer un « supérieur » chargé de le surveiller. Mais ils ne sont pas les seuls à s’intéresser à lui : l’agent de la DEA Colin Bates est plus qu’intrigué par cette nouvelle « mule ». Entre la police, les hommes de main du cartel et les fantômes du passé menaçant de le rattraper, Earl est désormais lancé dans une vertigineuse course contre la montre… (Allociné)

Difficile de parler de ce film de manière un tant soit peu objective… C’est d’autant plus difficile qu’Eastwood lui-même a manifestement voulu emmener La Mule vers un terrain éminemment personnel et donc subjectif qui disqualifie pour ainsi dire une analyse critique rigoureuse. Alors je vais évacuer le truc d’emblée parce que c’est pas le plus important, loin s’en faut: La Mule est un gentil polar arthritique, classique et sans suspense, mal fagoté dans son versant purement thriller, qui ne vaut que pour sa tonalité tour à tour malicieuse et émouvante, ainsi que pour son caractère testamentaire. Pour Clint, donc, on en revient toujours là.

Au-delà du statut légendaire et de la statue de Commandeur du Cinéma Américain qu’il incarne désormais pour à peu près tout le monde, j’ai noué avec Eastwood une relation particulière (j’allais dire intime avant de me raviser mais oui, intime).
Le Bon, la Brute et le Truand est le premier « vrai » film que j’ai vu au ciné (j’utilise des guillemets car avant lui, il y avait eu des films d’animation). Il me fit forte impression (panoplie improvisée à base de chapeau et pseudo poncho le lendemain du visionnage) et Clint, que je me suis rapidement mis à appeler « Clint » (« y a le nouveau Clint qui sort mercredi » ou « y a un Clint ce soir sur la 3″, indépendamment du fait que ce soit lui ou un autre qui réalise) est devenu une figure familière, centrale pendant une longue période, de mon univers culturel et fantasmagorique : avec le regain d’intérêt pour les super-héros depuis les nombreux films Marvel sortis ces dernières années, les gamins d’aujourd’hui veulent probablement être Spiderman ou Iron Man etc, moi je voulais être Clint.

Ses films ont acquis une véritable reconnaissance critique au moment où j’entrais à la fac : avant ça, certes, la France lui avait déjà décerné le statut d’auteur (avec Pale Rider on va dire, en 1985) mais il fallait encore se battre quand on se prétendait cinéphile ET fan d’Eastwood. Mais au début des années 90, le vent tournait, c’est indéniable et à la fin d’une décennie qui le voyait enchaîner Impitoyable, Un monde parfait, Sur la route de Madison, Les Pleins pouvoirs, Minuit dans le jardin du bien et du mal, excusez du peu, je lui ai consacré 2 mémoires universitaires (l’un d’eux est resté inachevé).

Et si depuis 20 ans, l’âge adulte aidant, je ne le regarde plus lui ni ses films de la même manière, que j’ai pris un peu de distance, par la force des choses, il reste mon héros cinématographique absolu, mon plus grand héros tout court. C’est aussi simple que ça.

Pourquoi je raconte ça ? Eh bien parce qu’il est selon moi absolument impossible pour quelqu’un d’un tant soit peu familier avec la figure de Clint Eastwood, de visionner La Mule sans projeter ce qu’il représente pour nous. Et l’émotion ressentie, le plaisir pris devant ce film mineur, voire raté par bien des aspects, sont proportionnels à ce qu’il représente pour nous, aux souvenirs que la simple apparition de sa silhouette plus dégingandée que jamais font surgir.

Tu comprends qu’à côté de ça, la description caricaturale du cartel mexicain, les raccourcis hallucinants dans l’enquête de la DEA, ne pèsent pas lourd. On connaît la rapidité d’exécution (en tournage et à l’écran) d’Eastwood, sa manière, incomparable, de fluidifier le récit, de couper tout ce qui lui paraît superflu sans que la narration en pâtisse. De faire preuve, aussi, parfois, d’un sympathique jem’enfoutisme quant aux aspects d’un film auxquels il n’attache que peu d’importance. La Mule en est un parfait exemple: c’est l’un des films dans lequel il a mis le plus d’éléments personnels (i.e. de sa vie personnelle) et c’est donc le portrait/l’auto-portrait du personnage principal qui intéresse Clint ici, pas le thriller. Plus concrètement La Mule raconte l’histoire d’un homme (et cet homme, c’est donc Eastwood lui-même) qui essaie comme il le peut de se racheter auprès des siens (son ex-femme, sa fille , interprétée par sa propre fille, Alisson), après avoir fait passer son travail et sa satisfaction personnelle avant tout. Il convient ici de rappeler que le titre original d’Impitoyable est Unforgiven, « impardonné »…

Et c’est touchant, bien sûr, d’autant plus lorsqu’on connaît un peu sa vie privée et la façon dont il a mené sa carrière. Mais même ça, on s’en fout au fond… Bordel, ça faisait 10 ans qu’on l’avait pas vu à l’écran le Clint ! Bon, ok, 6 si on compte Une nouvelle chance dans lequel il faisait simplement l’acteur aux côtés d’Amy Adams et Justin Timberlake. Mais 10 ans depuis Gran Torino, dans lequel, faut-il le rappeler, il s’était filmé dans un cercueil (voir la manière incroyable encore ici qu’il a de filmer la mort de près…). Il a 89 ans putain… Le simple fait de le voir souriant, vanner en espagnol ses employés ou nouveaux « collègues » mexicains, chanter des vieux standards de jazz au volant de sa bagnole (les meilleures scènes, quand il taille la route pépère), pfiou… Il est fatigué bien sûr, il a du mal à se déplacer, normal, sa voix est passée de « douce » à « faible » mais qu’est-ce qu’il est beau, et qu’est-ce que c’est beau de le voir à nouveau à l’écran… La Mule, polar arthritique, auto-portrait malicieux et touchant d’un vieil homme au bout de sa vie, c’est avant tout (sans doute) la dernière fois qu’on voit Clint Eastwood à l’écran. A côté de ça, la valeur objective du film hein…

Glass – critique

Peu de temps après les événements relatés dans Split, David Dunn – l’homme incassable – poursuit sa traque de La Bête, surnom donné à Kevin Crumb depuis qu’on le sait capable d’endosser 23 personnalités différentes. De son côté, le mystérieux homme souffrant du syndrome des os de verre Elijah Price suscite à nouveau l’intérêt des forces de l’ordre en affirmant détenir des informations capitales sur les deux hommes…(Allociné)

« Nouveau Spielberg« , « nouveau Hitchcock« , « maître du suspense », « roi de l’esbroufe », « génie de la narration », « manipulateur cynique », « über geek surestimé » : peu importe au fond qu’on l’aime ou qu’on le conchie, le plus important n’est pas là. A l’instar de Quentin Tarantino un peu plus tôt, de Wes Anderson à peine plus tard et de Christopher Nolan aujourd’hui, M. Night Shyamalan fait partie de ces cinéastes-stars dont la figure est devenue presque plus imposante que leurs films. Des cinéastes qu’on aime ou qu’on conchie donc, qui laissent rarement indifférents quoiqu’il en soit, et qui savent rencontrer à la fois le public, la critique, et, c’est une donnée essentielle aujourd’hui, la geekosphère, cette nouvelle Haute Autorité du Cinéma.

Qu’on aime ou qu’on conchie Shyamalan, le plus important n’est pas là. Comme Tarantino, il a contribué à évangéliser toute une génération de cinéphiles, à en décider un bon nombre certainement à franchir le pas de la création. Et à faire ce qu’on aime parfois plus que les films eux-mêmes: en parler. Voilà quand même un type dont le film qui a contribué à le révéler (Sixième sens) a été non seulement largement vu, discuté et disséqué, mais tout aussi largement revu, à dessein, pour en examiner la mécanique cinématographique, pouvoir échanger les points de vue, s’en émerveiller ou à l’inverse les descendre en flamme. Quels cinéastes contemporains peuvent se targuer de ça ? (évidemment, je parle de cinéastes qu’on peut qualifier de « grand public », pas des cinéastes-auteurs dont les œuvres sont, ou seront étudiées par des spectateurs cinéphiles hardcore).

Dans la catégorie film-meta-hyper-théorique-sur-lequel-les-forums-de-discussion-vont-se-pignoler-pendant-des-mois, Glass est un modèle du genre : pénible, voire médiocre, dans ses 2 premiers tiers, il ne semble exister que pour son dernier acte, brillant, jouissif, qui délivre enfin sa promesse de bouclage de trilogie et de vrai-film-de-super-héros-réel-de-la-vraie-vie en prolongement de l’indépassable Incassable.

Un tiers de film réussi seulement, ça signifie que deux tiers sont ratés: il faut donc parler de ce qui cloche. Jusqu’à ce dernier tiers excitant, de longues scènes de dialogue inutiles, des face-caméra systématiques (sans déconner on se croirait chez Eugène Green), du suspense mal géré. Le montage est bancal, poussif, parfois incompréhensible. Shyamalan donne un peu l’impression de raccrocher les wagons au petit bonheur la chance : évidemment, sur l’essentiel i.e. ce qui donne une cohérence à sa trilogie, ça marche, et on trouve ça brillant mais c’est parfois un peu superficiel, un peu smartass (son caméo par exemple, totalement gratuit et inutile, d’autant qu’il joue toujours aussi mal). A sa décharge, il était prisonnier d’un impératif: faire comprendre à ceux, nombreux il semblerait, qui se demandaient à la fin de Split ce que Bruce Willis pouvait bien foutre là… eh bien ce qu’il foutait là.

Manifestement, Bruce a quelques doutes lui aussi…

Surtout il laisse beaucoup trop de place au numéro de James McAvoy. A raison sans doute, si on se place du point de vue de l’entertainment strict et du give the people what they want car le public de ma séance ronronnait de plaisir à chacune des performances éclairs du sosie écossais de Mesut Özil. OK, oui, c’est bien, il est impressionnant (y compris physiquement) mais c’est lassant. Le souci c’est qu’on n’a pas le sentiment que Shyamalan soit tombé amoureux de son personnage ou de son acteur, simplement qu’il s’attarde sur lui de manière un peu cynique, sans que le récit l’exige, dans le seul désir de contenter les spectateurs.

Enfin, et je vais un peu me répéter, la nécessité, qu’il s’est imposé lui-même, de construire et achever une trilogie, se manifeste aussi de manière un peu volontariste: Incassable était centré sur David Dunn (Bruce Willis), Split sur Kevin Crumb (James Mc Avoy), le « héros » de Glass, et donc de la trilogie en somme, sera Elijah Price (Samuel Jackson) ce qui oblige Shyamalan a faire du super-villain le maître du jeu (soit dit en passant, coucou l’auto-portrait puéril et mégalo qu’il fait de lui de manière assez transparente). Bon ok, effectivement ça fonctionne, en tout cas il parvient à retomber sur ses pattes. Toutefois, et là, c’est très perso mais bordel, je peux pas valider ce qu’il fait du magnifique personnage de David Dunn, l’un des plus beaux du cinéma américain de ces 20 dernières années, et je veux pas spoiler donc je m’arrête là. Mais merde Manoj, t’as pas le droit. Encore une fois, c’est très perso: je tiens Incassable pour l’un des plus beaux films de ces 20 dernières années. Pourtant, en mettant mes sentiments personnels de côté, je ne comprends pas comment on peut livrer (dans Incassable) une telle vision moderne, sensible, humaine et humaniste de la figure du Héros pour en arriver à ça…

On peut le lire ici ou là: Shyamalan déjoue les attentes du spectateur, le fait languir avant de lui donner ce qu’il attendait (de la pop mythologie! des twists! des meta-twists! des whaou-bordel-de-merde-il-a-vraiment-pensé-à-tout !). J’ai lu des choses passionnantes sur le film, sa signification, sa place dans la filmographie du réalisateur. Je vais à peine extrapoler à partir des interprétations les plus radicales: Shyamalan aurait volontairement réalisé 2/3 de mauvais film, aurait volontairement enfilé ses gros sabots, nous endormirait volontairement avant de nous éblouir de sa maestria. Purée… Est-ce qu’on aurait pas atteint un genre de point Godwin de l’analyse critique là ? En d’autres termes, est-ce qu’on serait pas en train de faire le boulot à la place de Shyamalan ? De donner à son film une valeur et une portée inespérée, ne reposant que sur ce qu’on pense et non ce qu’on voit? Désolé les geeks, je crois que les choses sont beaucoup plus simples que ça: pendant quasiment 1h30, Glass est simplement raté. On peut parfaitement brouiller les pistes, balader son public, l’endormir même mais si on maîtrise réellement son sujet, on le fait en maintenant son intérêt, en usant d’une grammaire cinématographique cohérente et, encore, maîtrisée.

Cette scène en particulier: au secours.

Définitivement, « le plus important n’est pas là ». Peu importe qu’on aime ou qu’on conchie Glass: avec ce film, M. Night Shyamalan retrouve sa nature profonde et essentielle de prestidigitateur prodige. Il redevient entièrement ce type qui nous éblouit, nous bluffe (à des degrés divers) et surtout nous fait nous questionner sur ses trucs de magicien. Des trucs plus ou moins visibles, plus ou moins épatants. Pari gagné donc, et il a par la même occasion gagné le droit de paraphraser Flaubert et de proclamer « Elijah Price, c’est moi ». Tour de magie ultime : il est parvenu à nous faire croire qu’il y en a alors qu’il s’est simplement pris les pieds dans le tapis.

Le Pont des espions – critique

James Donovan, un avocat de Brooklyn se retrouve plongé au cœur de la guerre froide lorsque la CIA l’envoie accomplir une mission presque impossible : négocier la libération du pilote d’un avion espion américain U-2 qui a été capturé. (Allociné)

Plus Fordien que jamais (un soupçon de Capra pour faire bonne mesure), Spielberg raconte comment un homme ordinaire va être amené à accomplir une action extraordinaire (qui mieux que cette aimable endive de Tom Hanks pour tenir ce rôle?), tout en livrant un chouette plaidoyer pour la justice for all inscrit dans le serment d’allégeance au drapeau des Etats-Unis: « I pledge allegiance to the Flag of the United States of America, and to the Republic for which it stands, one Nation under God, indivisible, with liberty and justice for all ».

Il fait ça avec une aisance assez confondante : sur le seul plan de la mise en scène, c’est d’une virtuosité tranquille vraiment bluffante, notamment durant la première heure. En fait, Le Pont des espions, c’est un peu l’équivalent cinématographique d’un album de Wilco : classique et majestueux mais jamais pantouflard, adulte mais pas chiant. Un style qui préfigure le tout aussi super Pentagon Papers d’ailleurs.

Tom Hanks est donc chargé de défendre un mec accusé d’espionnage pour le compte de l’Union Soviétique : il devient de ce fait le mec le plus détesté des Etats-Unis, juste après le supposé espion (le film se déroule au plus fort de la Guerre Froide, à la fin des années 50). Mais ça c’est pas possible, on le sait bien nous car :
1. c’est Tom Hanks, merde, ce mec est bon comme le bon pain
2. son personnage agit de manière juste, en offrant une défense digne de ce nom à un type qui en a simplement besoin et qui l’aura bon sang de bonsoir, c’est pour ça que les Pères fondateurs ont bâti ce pays, ont rédigé cette Constitution et resservez-moi une tasse de votre super café Linda, je crois qu’on va en avoir pour toute la nuit à éplucher ces dossiers.

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Toujours est-il qu’on sait pertinemment que ce personnage d’abord détesté et vilipendé (dans le film bien sûr, par ses compatriotes) va devenir un héros. On sait même quand et comment : dès lors qu’un espion américain se fera arrêter dans le bloc de l’Est et pourra donc servir de monnaie d’échange avec l’espion russe (Mark Rylance) auquel le personnage interprété par Tom Hanks apporte son aide.

Et là Spielberg est vraiment bon dans sa manière de faire monter la mayonnaise grâce à un montage alterné certes classique mais d’une maîtrise et d’une efficacité éprouvée. Exercice de mise en scène pure (comment donner au public ce qu’il sait qu’il va avoir tout en maintenant son intérêt). Régalade.

Dans la seconde partie, (une fois que chaque camp a capturé un espion du camp d’en face, il faut négocier et parvenir à un accord d’échange) le film se pose à Berlin,  et s’il donne le sentiment de piétiner un chouïa, il n’en est pas moins intéressant : on y sent un peu la patte kafkaïenne des frères Coen, co-scénaristes du film. Un peu. Une légère petite touche kafkaïenne, il n’en fallait pas davantage, c’eut été hors de propos dans un film de ce genre. John Ford n’a jamais adapté Le Procès que je sache.

Doubles vies – critique

Alain, la quarantaine, dirige une célèbre maison d’édition, où son ami Léonard, écrivain bohème publie ses romans. La femme d’Alain, Séléna, est la star d’une série télé populaire et Valérie, compagne de Leonard, assiste vaillamment un homme politique. Bien qu’ils soient amis de longue date, Alain s’apprête à refuser le nouveau manuscrit de Léonard… Les relations entre les deux couples, plus entrelacées qu’il n’y paraît, vont se compliquer. (Allociné)

Crise des gilets jaunes, réchauffement climatique, montée du populisme : Olivier Assayas n’élude aucun sujet qui fâche et livre un brûlot incendiaire, un film coup de poing, un uppercut dans la tronche du cinéma français.

Blague à part, je n’aime pas beaucoup Olivier Assayas (et pas beaucoup plus son frère rock critic, Mishka, mais c’est pas le sujet). Je trouve son cinéma appliqué, laborieux même, sans réel talent et donc sans intérêt. Je trouve qu’il n’a jamais rien à dire en vérité, et qu’il le dit mal. Bien sûr, comme tout le monde, il n’est pas à l’abri de la faute de bon goût, et certains de ses films se regardent sans déplaisir (Irma Vep, Demonlover). S’il m’agace autant au fond, c’est que je lui en veux d’être devenu l’incarnation la plus accomplie du cliché tenace que se plaisent à entretenir les contempteurs d’un cinéma français qui, selon eux, ne saurait être que verbeux, chichiteux, parisianiste, bourgeois.

Doubles vies, son dernier film, ne va pas arranger son cas et ceux qui, les pauvres, n’ont jamais pu sentir Rohmer, Truffaut ou Rivette, parleront volontiers d’un film destiné à un public de « gauchiasse boboïsante ».

Je ne rentrerai évidemment pas dans ce débat, qui n’en est d’ailleurs pas un, mais sur un strict plan cinématographique, c’est du pur Assayas: appliqué, laborieux, sans réel talent et (presque) sans intérêt.

Le presque, c’est l’un des volets de ce film double, celui de la comédie sentimentale. Oh, rien de fulgurant, encore moins d’inédit mais une classique histoire d’adultère entre couples amis, servie par une bonne distribution (avec un petit bémol pour Nora Hamzawi mais à sa décharge, pas facile d’exister face à 3 acteurs aussi aguerris et installés que Binoche, Canet et Macaigne).

Le second volet de Doubles vies, celui consacré à une réflexion autour des enjeux contemporains de l’édition, en particulier ceux liés à l’édition numérique, est édifiant. Un catalogue de clichés, de lieux communs, débités lors d’interminables tunnels de dialogues qu’on jurerait compilés à partir d’articles de L’Obs / Libération / Télérama sur le sujet. Et dire qu’Assayas passe pour un cinéaste-clairvoyant-sur-le-sujet-des-nouvelles-technologies… Idem lorsqu’il se hasarde sur le terrain de la création, avec une belle enfilade de clichés, encore, sur la fiction, l’auto-fiction, la réalité qui inspire les romanciers, la violation de l’intimité etc. Clichés éculés en plus. LE gag du film: le personnage interprété par Vincent Macaigne raconte dans son dernier bouquin s’être fait sucer lors d’une séance du Ruban blanc d’Haneke, alors que dans la réalité, il s’agissait de Star Wars, la Menace fantôme. On sent qu’Assayas sent qu’il tient un truc, qu’il s’amuse de sa pseudo-audace, que ça l’excite même peut-être. Misère… De manière générale, les tentatives d’humour sont assez pathétiques, avec toujours cette impression que sa bite (à l’humour) a un goût, qu’il aimerait bien mais qu’il ose pas. Ou qu’il ne sait pas, tout simplement.

Lorsqu’il se hasarde sur le terrain de la politique, Assayas vise (un peu) plus juste, en se reposant sur le personnage touchant et moins manichéen qu’il n’y parait de prime abord interprété par Nora Hamzawi. Là encore, rien de fantastique mais on échappe (un peu) aux lieux communs, à la condamnation  des politiques cyniques et de leurs porte-flingues sans états d’âme. C’est peu, mais au vu des considérations servies par ailleurs, il faut s’en contenter.

L’Heure de la sortie – critique

Lorsque Pierre Hoffman intègre le prestigieux collège de Saint Joseph il décèle, chez les 3e 1, une hostilité diffuse et une violence sourde. Est-ce parce que leur professeur de français vient de se jeter par la fenêtre en plein cours ? Parce qu’ils sont une classe pilote d’enfants surdoués ? Parce qu’ils semblent terrifiés par la menace écologique et avoir perdu tout espoir en l’avenir ? De la curiosité à l’obsession, Pierre va tenter de percer leur secret… (Allociné)

Sébastien Marnier s’est révélé en 2016 avec un impeccable Irréprochable : ancrage réalistico-contemporain (le personnage interprété par Marina Foïs perdait son boulot parisien et se voyait contrainte de retourner au bercail, en province), tension psychologique (une Marina Foïs inquiétante), atmosphère proto-fantastique diffuse (globalement), facture soignée (Zombie Zombie pour la bande originale), un coup de maître pour un coup d’essai. A la fois opaque (elle ne dévoile rien de l’intrigue ni des enjeux) et transparente (on comprend tout de suite qu’on aura droit aux mêmes ingrédients que dans Irréprochable), la bande annonce de L’Heure de la sortie m’a sacrément fait envie (et oui, j’arrête avec les parenthèses).

Et je n’ai pas été déçu : oubliées les quelques menues réserves relevées à la fin de la séance, je ne retiens qu’un film maîtrisé de bout en bout, profondément immersif, accessible sans concessions (pour autant que je sache). On pourrait dire en guise de synthèse ou d’introduction, que L’Heure de la sortie est à la fois la copie conforme et le miroir inversé d’Irréprochable : la forme est déjà clairement identifiable mais cette fois, le spectateur est guidé vers l’autre point de vue, celui de l’observateur. Comme si, dans Irréprochable, on avait suivi Jérémie Elkaïm plutôt que Marina Foïs.

Ici encore, c’est l’écriture qui impressionne avant tout, notamment celle du personnage interprété par un excellent Laurent Lafitte : sa sexualité, sa confession (on peut le supposer), ses névroses, sont esquissées sans jamais être appuyées, dans le but non seulement de brosser un personnage, créer des (fausses) pistes sur lesquelles engager le spectateur mais surtout de trouver une cohérence dont la « plénitude » se révélera dans la conclusion. Et là évidemment je n’en dirai pas davantage.

On peut certes reprocher quelques facilités, notamment avant le dernier acte, dans la matérialisation de la parano du personnage de Laurent Lafitte. Certes. Mais ce sont des détails. Ce dernier acte justement, délivre le climax promis, d’autant plus excitant qu’on pourrait le qualifier de double.  Et là évidemment blablabla.

Difficile de parler de ce film sans rien spoiler du tout… En tout cas, moi j’ai du mal à le faire. Le 1er acte, l’exposition, particulièrement savoureuse et souvent drôle, mérite elle aussi d’être découverte aussi vierge d’information que possible. J’ajouterai donc simplement que si les 2 réalisations de Sébastien Marnier impressionnent autant par leur maîtrise que par leur unité, L’Heure de la sortie offre le petit bonus indispensable à un 2ème film digne de ce nom: la marque d’une évolution, un signe que le gars en a encore sous la pédale, en agrégeant à son récit intime un propos plus sociétal, des résonances avec l’actualité.

Mais, définitivement, je n’en dirai pas davantage: allez simplement le voir.

Undercover: Une histoire vraie – critique

À Détroit, dans les années 80, au plus fort de la guerre contre l’épidémie de crack, voici l’histoire vraie d’un père d’origine modeste, Richard Wershe, et de son fils, Rick Jr., un adolescent qui fut informateur pour le compte du FBI, avant de devenir lui-même trafiquant de drogue, et qui, abandonné par ceux qui l’avaient utilisé, fut condamné à finir ses jours en prison. (Allociné)

Le titre original est White Boy Rick, et il est nettement plus digeste que argument fatigant de la sacro-sainte histoire vraie mis en avant dans le titre français. Heureusement, le film en a d’autres (arguments) à faire valoir.

« White Boy Rick« , c’est un gamin de 15 ans, déscolarisé, qui passe ses journées avec Rick Sr, son daron (Matthew McConaughey, moustache/mullet white trash de toutes beautés) refourgueur d’armes à feux à la petite semaine. Rick (junior) se retrouve très vite acoquiné avec les membres, Noirs, des gangs de Detroit, d’où le surnom dont il se retrouve affublé.
Ca c’est la 1ère partie du film, la meilleure : les rues délabrées de Detroit, la galère, les combines, l’exaltation et l’euphorie de l’argent facile et de son corollaire (les filles, les fringues, les soirées en boîte). On a déjà vu/lu ça 1000 fois mais rien à dire, on y est, ça transpire la vraisemblance et on y croit, tout simplement.

Après ça se gâte un petit peu. Rien de grave mais… on a déjà vu/lu ça 1000 fois : « la galère, les combines, l’exaltation et l’euphorie de l’argent facile et de son corollaire » blablabla. C’est pas désagréable, et le film peut se targuer d’une authenticité appréciable, sinon essentielle, dans ce type de récit. Je ne parle pas du fatigant et facile baizdeu oneu trou stori mais des décors, dialogues, interprètes, de ces petits détails qui font qu’on y est, encore une fois. McConau en fait des caisses, il est en voie de DeNiroisation avancée (toujours les mêmes mimiques, toujours les mêmes ficelles) mais ça l’effectue (« il joue trop bien, c’est abusé »: mon voisin à casquette, hypnotisé pendant tout le film, à sa copine nettement moins concentrée), et les 2 acteurs qui jouent ses enfants (Richie Merritt et Bel Powley), excellents, bénéficient en outre d’un bonus visages-frais-et-nouveaux. Le casting en général, curieux et disparate (2 gamins relativement inconnus donc, McConau, Bruce Dern, Jennifer Jason Leigh et une Piper Laurie méconnaissable) est l’un des gros points forts du film.

Il manque pourtant à Undercover un point de vue plus affirmé (malgré une noirceur étonnante et un réalisme très cru), autre chose qu’un déroulé prévisible des étapes attendues de ce type de récit, pour le hisser au-dessus de l’honnête polar. Un point de vue tout court d’ailleurs, sur la situation de Detroit par exemple, ou le système judiciaire américain puisque c’est cette direction que prend le récit dans son denier quart. Yann Demange, le réalisateur (français) a beau citer Serpico (que le personnage de McConaughey regarde à la télé) et faire porter à white boy Rick la même veste de l’armée qu’arborait à plusieurs reprises Al Pacino dans le film de Lumet, on en est loin… Mais son film, aussi mineur soit-il, ne commet pas d’impair et son découpage, certes sans prise de risques, est efficace. « Ca se regarde bien » donc. C’est déjà pas mal je suppose.