Le chanteur décalé

Putain qu’est-ce que j’ai horreur de cet adjectif ! Dès qu’un film, un disque, un artiste sort un peu des rails, n’entre dans aucune catégorie aisément identifiable (et Dieu sait si en France, on aime mettre les gens dans des cases, avec des étiquettes. Mais où est la liberté de créer, de penser, d’entreprendre dans ce pays? Hein?) , on y a droit : « Ouais j’adore les films de Wes Anderson, son univers un peu décalé… Ouais c’est trop un guedin Katerine, j’adore ce genre de mecs un peu décalés ».
Tu noteras qu’une œuvre/un artiste « décalé » l’est nécessairement « un peu » : on sait tellement pas ce que ça signifie qu’on prend des pincettes, des fois qu’on dise une connerie… Ben oui, tu m’étonnes : « décalé » ça veut dire quoi exactement ? « Décalé » par rapport à quoi, à qui ? Ca me met hors de moi (I mean it). Le seul emploi acceptable du mot « décalé », le voici : « Ronaldo a superbement décalé Özil sur la droite ».

Ca m’énerve d’autant plus que la plupart du temps, l’adjectif est employé pour désigner quelque chose ou quelqu’un dont je ne pourrai précisément pas me sentir plus proche, quelque chose ou quelqu’un qui m’est on ne peut plus cher. Je n’aurais aucun problème à me sentir moi aussi « décalé » mais le mot, s’il est systématiquement employé pour désigner quelque chose qui échappe à son utilisateur, est également toujours paré d’une connotation un peu péjorative. Quelqu’un de « décalé » est quelqu’un d’un peu anormal, du moins en marge… Alors suis-je moi-même à ce point en marge par voie de conséquence ? Je n’en ai pourtant pas l’impression.

Si je parle de ça aujourd’hui c’est que cette semaine au boulot, une collègue a qualifié Sébastien Tellier de «chanteur décalé ». Elle l’a d’abord qualifié de « bizarre », un peu « taré » puis face à mon indignation et à ma révolte (j’ai mis ma non-participation au repas de Noël de la boîte dans la balance)  m’a supplié d’une petite voix de reconnaître « qu’il fait quand même un peu chanteur décalé quoi… ».

Non.

Mille fois non.*

Je me suis senti insulté car j’ai justement senti récemment, et plus que jamais, une grande fraternité d’esprit avec Séb.

J’avais déjà ressenti ça pour Katerine lorsqu’il avait été l’invité de la Méthode Cauet à la sortie de Robots après tout. Les autres invités pouffaient de rire à chacune de ses réponses (et dans la Méthode Cauet, les invités se nommaient souvent Clara Morgane, Philippe Lellouche, Mickael Vendetta et Cachou): il était la curiosité de l’assemblée, le freak, le benêt, l’idiot du village. Chacune de ses réponses aux questions de l’animateur-goret me paraissaient pourtant incroyablement spirituelles, justes, clairvoyantes. J’avais devant mes yeux un type dont je sentais qu’on partageait une même sensibilité, des mêmes références… Un type intrinsèquement, profondément normal, au sens « équilibré » et positif du terme. Ce moment m’avait rendu à la fois très heureux et très triste.

Un mec normal.
Un mec normal.

Concernant Sébastien Tellier, le moment a eu lieu durant son concert il y a quelques semaines. Un concert hallucinant de près de 2h30, durant lequel, il ne s’est pas contenté d’interpréter à la perfection les chansons de My God Is Blue et de Sexuality ( + La Ritournelle, évidemment, quel putain de beau clip nom de Dieu) : il a également livré un spectacle de stand up de haute-volée.
Entre chaque titre, parfois au milieu d’une chanson, il nous livrait ses réflexions, ses fulgurances, incroyablement drôles et pertinentes : Dany Boon, Lance Armstrong, la prononciation du mot « match » (que d’aucuns prononcent « mash »), les Juifs, le sexe, les toulousains, U2, les Roms (il était, de son propre aveu, très branché « ethnies » ce soir là), Michael Jackson, Lionel Jospin en 81, tout y est passé.

C’était merveilleux.

Bien sûr, je savais tout ça : je l’écoute, l’apprécie et l’admire depuis L’Incroyable Vérité, je l’avais déjà vu à 2 reprises sur scène, il fait partie de mes héros. Mais ce soir là, l’osmose était parfaite: j’avais envie de le prendre dans mes bras, de lui faire des bisous et de le remercier de me représenter aussi fidèlement, aussi brillamment surtout. Y avait absolument rien de « décalé » dans sa prestation, au contraire : tout me paraissait faire sens, tout ce qu’il disait me paraissait participer d’une logique imparable, d’autant plus évidente, qu’elle était la mienne.

Un autre mec normal.
Un autre mec normal.

Tu vois l’idée je pense et tu y réfléchiras désormais à 2 fois avant d’employer l’Adjectif Que l’On N’Utilise Pas.

Je reviens un peu sur le concert quand même : y avait trop de passages mémorables pour les relater ici, trop de punchlines et de fulgurances pour les reproduire ou même les retenir, malheureusement. Il y a notamment eu un moment de grâce sur Roche, qui pour moi résumait parfaitement sa prestation et que je tiens à raconter : Tellier s’assied derrière son piano électrique, le morceau démarre, sublime évidemment, c’est l’un de ses meilleurs ; on rêve tous de Biarritz en été, on est tous amoureuses de Sébastien. Et là bim, il stoppe le morceau en plein milieu pour se lancer dans un énième monologue drôlatique. Puis le reprend à l’endroit même où il s’était arrêté, comme si de rien n’était, aussi brutalement qu’il l’avait interrompu quelques minutes auparavant. Il crée un moment magique, prend le risque de le briser, mais en fait non car il est drôle et spirituel, et le recrée sans coup férir, nous y replonge le plus naturellement du monde. Génial, au sens propre du terme.

*(je rassure néanmoins les délégués syndicaux et autres membres de CE de mon lectorat: j’irai quand même au repas de Noël, je ne peux décemment pas les priver de ma présence)

Best Coast – The Only Place

Je n’ai pratiquement aucun souvenir du premier album de Best Coast : je me souviens vaguement d’un disque au son assez brut, voire bruitiste. Un truc encensé par Pitchfork donc forcément un peu suspect pour le vieux con en devenir qui sommeille en moi. Un truc qui m’avait vaguement gonflé, suffisamment en tout cas pour que je n’y revienne plus.

J’ai quand même décidé de jeter une oreille à leur deuxième, The Only Place, sur les bons conseils d’un web-bro (oui j’essaie de lancer de nouveaux termes) qui se reconnaîtra s’il a trouvé le chemin jusqu’ici .

Et j’en suis fort satisfait puisque le disque est bon: un rayon de soleil printanier au milieu de notre grisaille quotidienne. C’est que du bonheur!

Trêve de cynisme: The Only Place est un petit bonbon acidulé taillé pour les amoureux de pop californienne, à ranger pas loin des disques de Coconut Records, Jellyfish ou Linus of Hollywood (pour le fond).
Sur la forme, on penche davantage du côté de la guitar-pop 80s mais quoiqu’il en soit, rien de plus classique: guitare-basse-batterie, couplet-refrain-couplet-refrain-pont-refrain. C’est sans surprise mais c’est frais. C’est naïf mais limpide. Ca fait beaucoup penser aux Bangles (et c’est évidemment un compliment). C’est le disque de jeunes hipsters un peu branleurs mais touchants, dont le seul mais immense privilège est de vivre en Californie. Car la best coast, c’est évidemment la west coast. Tout est résumé dans le chanson-titre, elle-même parfaitement illustrée dans un clip 100% teenage, 100% kawai: en Californie, on a la mer, la montagne, on est cool, on aime glander en regardant les oiseaux voler, une douce brise sur le visage, on s’éclate toute l’année, c’est the only place for me.

C’est pas le meilleur disque de l’année, c’est juste un petit plaisir coupable, un disque un peu anecdotique et vite classé sur une étagère mais qu’on sera toujours content de réécouter lorsqu’on tombera dessus, par hasard ou pas.

Damien – Flirt

C’est mon DDM (Disque Du Moment). Celui que j’écoute en boucle pendant 3 jours/une semaine/un mois, tout dépend du niveau d’addiction, et qui finit à un moment ou un autre par défiler dans ma tête en permanence. Il est sorti au printemps et je l’ai tout de suite aimé mais comme de trop nombreuses nouveautés ardemment attendues, compulsivement acquises et hâtivement écoutées, je l’ai classé illico dans les vachement-bien-ça-va-vraiment-falloir-que-je-le-réécoute-un-de-ces-4. Va pas falloir me pousser beaucoup pour que je reconnaisse que c’était mieux avant, quand j’achetais 3 cds par an, je te le dis moi…

Non je déconne, c’est trop cool d’avoir en permanence 8 giga de MP3 à découvrir.

Damien, c’est le Chanteur Français dans toute sa splendeur : fragile, ironique, lettré, bourgeois, touchant. Il sortait il y a 5 ans un premier album au titre impeccable (L’Art du Disque) et au single-manifeste qui aurait fait un magnifique représentant hexagonal pour le concours de l’Eurovision.

On l’a d’ailleurs très vite comparé à Sébastien Tellier, autant en raison d’une certaine parenté pileuse que par paresse : ils sont parisiens tous les 2 et se placent dans une filiation gainsbourgienne mais quel chanteur pop français ne le fait pas ? Ils ont certes été signés sur le même label, Record Makers, celui de Air mais leurs styles sont très différents, quoique complémentaires: Tellier est maximaliste, enregistre des chansons bigger than life, Damien volontiers minimaliste et davantage dans le détail.

Flirt, son 2ème  album, enfonce le clou d’une pop française… différente, un peu à côté de la plaque mais faussement naïve (t’as vu, j’ai pas dit « décalée ». Non mais oh, faut pas déconner quand même) : sous la fragilité, la légèreté et/ou l’émotion, ou plutôt dans le même temps, Damien s’épanouit dans une sorte de poésie un peu triviale, un peu tordue voire un peu malaisante parfois. Les 10 chansons de Flirt parlent de coup de foudre, de séduction, de vie de couple, de rupture. Elles sont drôles, justes, émouvantes.

Sur la forme Damien réinvestit le terrain d’une chanson française élégante et modeste, celui défriché avant lui par des Vassiliu ou Moustaki, puis plus tard Katerine (avant les acides), Mathieu Boogaerts ou même Julien Baer dans un registre nettement plus lisse (« lisse » sur la forme uniquement, et ça n’a rien de péjoratif). Le son est un peu crade, voire lo-fi mais super précis, infiniment détaillé : il faut probablement beaucoup travailler (et avoir beaucoup de talent, ça aide ça aussi quand même) pour que la négligence et le jem’enfoutisme apparents ne soit jamais surjoués. Ses mélodies sont à la fois accrocheuses et surprenantes, jolies et inconfortables.

Surtout, la grande affaire de Flirt, c’est l’utilisation de la pedal-steel, qui confère non seulement une tonalité countrysante mais qui vient surtout souligner les sentiments évoqués : la pedal-steel c’est THE instrument des vraies chansons d’amour véritables qui mentent pas et ça Damien l’a bien compris. Vraiment, la pièce maîtresse de l’album, n’est plus seulement drôle, juste, émouvante mais tout simplement bouleversante. Dans le top 5 des chansons de l’année, easy.

L’album s’achève sur une note douce-amère, infiniment mélancolique, de celles qui nous collent un léger sourire un peu triste, avec le très beau Sympathique : Flirt est beaucoup plus que ça.

L’injustice

Aussi incroyable que ça puisse paraître, je ne suis pas toujours ce jeune homme élégant et mesuré, ce gentilhomme humaniste et généreux. Ou plutôt, si… Peut-être ne le suis-je que trop… C’est un lourd fardeau à porter que celui de la perfection et face à ce monde cruel et brinquebalant, je suis parfois colère, je suis parfois révolte. Car vois-tu, je n’aime rien moins que l’injustice. A ne plus pouvoir en dormir la nuit, à me réveiller en sursaut : « Non, il ne se peut, non, non, NON ! ». Les enfants soldats, le réchauffement climatique, le conflit syrien : c’est tellement dur. C’est ainsi que ce matin, j’ai abrégé de dégoût mon petit-déjeuner : il me fallait rendre justice et réparer l’inacceptable.

Il me fallait rendre grâce à Supergrass pour services rendus à la nation Pop.

Supergrass fait partie de ces rares groupes qui ne m’ont jamais déçus. Mieux, ils n’ont selon moi jamais enregistré de mauvais disques. OK, le tout dernier est un peu fade, un peu anecdotique mais mauvais ou médiocre, certainement pas. Et le reste figure carrément dans le haut du panier de ce que l’Angleterre a produit depuis le début des années 90. Et ça m’énerve parce que déjà que de son vivant le groupe n’a jamais eu le succès qu’il méritait, aujourd’hui qu’il a splitté, plus personne n’en a rien à foutre. Alors qu’il fait partie de ses groupes, comme Phoenix ou The Coral, qui ne savent littéralement composer que des tubes.

Supergrass version trio, à la grande époque

Surtout, et c’est là que le groupe devient vraiment très précieux, Supergrass est un groupe fondamentalement joyeux. Sa musique rend joyeux, euphorique même. Un peu à l’instar de Creedence Clearwater Revival, c’est un groupe de rock, ou de pop, peu importe, traditionnel (au sens guitare-basse-batterie) qui donne envie de danser et sauter partout comme un con. Je ne parle pas uniquement de ça, effectivement un hymne absolue à l’insouciance et à l’adolescence, je parle d’absolument tous leurs disques. En ce moment par exemple, je réécoute beaucoup leur 2ème album, In it for the money. C’est un disque que je n’ai non seulement pas acheté à sa sortie: je l’ai acheté lorsqu’ils avaient déjà splitté. Pour une raison que j’ignore totalement, je pensais à l’époque que je ne l’aimerai pas. C’est idiot car j’aime absolument tout ce qu’ils ont fait mais c’est comme ça. D’un autre côté, ça m’a permis d’en avoir un sous le coude en quelque sorte: j’adore ne pas avoir la disco complète d’un artiste et découvrir sur le tard un album que je ne ne connaissais pas, en sachant pertinemment que je vais l’adorer. Et j’ADORE In it for the money, c’est même peut-être carrément devenu mon favori. C’est leur album psyché, très influencé par les Small Faces, tubesque, toujours: la première partie, jusqu’à Going Out incluse est absolument parfaite et me procure un immense plaisir.  Ca par exemple, ça me tue… Si je devais faire un top des chansons qui me rendent hystérique, elle y serait très certainement (avec par exemple Dreaming of You de The Coral ou All the day (and all of the night) des Kinks pour rester dans les britonneries). J’aime aussi beaucoup le 4ème album, Life On Other Planets, très souple et puissant, hyper bien produit par Tony Hoffer, un gars derrière des albums de Beck, Phoenix ou Belle and Sebastian : ça , c’est pas mal pour me donner le sourire par exemple. Ah c’est pas Tristesse Contemporaine qui pourrait en dire autant mon vieux !

Le groupe a paradoxalement sans doute souffert de cette image de feelgood band: moins pointu que Blur, moins fédérateur qu’Oasis, moins génial que Pulp. Pourtant Supergrass excellait aussi dans les moments plus calmes, plus mélancoliques, comme sur son 3ème album éponyme ou le très acoustique Road to Rouen. Sans ostentation, toujours avec une certaine humilité. Et au final, cette modestie, cette générosité les rend non seulement particulièrement attachants mais également extrêmement élégants (oui, comme Creedence encore).

Version quatuor, sur la fin, avec le frère de Gaz aux claviers.

Supergrass était originaire d’Oxford, comme Radiohead. Les 2 ont émergé à peu près à la même époque. Le groupe n’existe plus depuis 3-4 ans. Gaz tente une carrière solo (le mec a un nom de star, Gaz Coombes et il ressemble à ça : il vous fallait quoi de plus les filles?!). Le batteur et le bassiste, tout le monde s’en fout. Radiohead lui existe toujours. Ses membres se font des couilles en or en remplissant des stades et salles immenses au son de leur bouillie prétentieuse et triste comme la mort.

Putain d’injustice.

L’Angleterre

Sur Grande remise, on aime les States. On kiffe l’esprit Calif’. On porte fièrement ses chemises de cowboys. On slamme sur le canapé du salon lorsque retentit l’intro de Cinnamon Girl ou de Fortunate Son. N’en déplaise aux ronds de cuir et à la bien-pensance: vous ne bâillonnerez pas la libre parole.

Mais on aime aussi l’Union Jack, les fish & chips et la Strongbow nom de Dieu ! C’est même là que tout a commencé.

Aujourd’hui je vais donc te parler de 2 artistes britons qui me tiennent particulièrement à cœur.

Richard Hawley a publié cette année un album qui comme à chacune de ses nouvelles sorties, m’a donné l’occasion de me replonger avec délice dans sa discographie. Une discographie qui sent bon le graillon du Brighton pier ou des pubs à 2 balles de Blackpool. Richard Hawley y a pratiquement grandi dans ses pubs là : son père, et même son grand-père il me semble, étaient déjà des musiciens pro ou semi-pro, aguerris au difficile public familial, prolo et volontiers imbibé des gargottes de Sheffield.

Fockin’ nice cover mate

Il a repris le flambeau et ses références sont pour la grande majorité à aller chercher du côté d’Elvis, de Johnny Cash, de Ricky Nelson. Mais le résultat a ce je-ne-sais-quoi de profondément britannique : peut-être est-ce dû à son accent, à cette indécrottable mélancolie, à cette esthétique de loser magnifique… A ce superbe look de Teddy Boy aussi certainement.

Son dernier album est assez moyennasse, il faut dire ce qui est. Il sonne très britpop 90s, un peu daté donc si on est gentil mais je suis pas ici pour être gentil, vas-y tu crois quoi toi? Alors je préfère dire largué. Disons que si jusqu’ici il excellait à enregistrer des chansons de vieux qu’il parait d’une fraîcheur et d’une intensité incroyables, il a ici commis un disque de jeune qui sonne un peu passé… Pas catastrophique non plus, voire pas désagréable selon son humeur mais en tout cas le plus faible de sa discographie.

– Il est comment le dernier Richard Hawley?
– Moyen.

Parce que le reste mon vieux… Je me suis notamment replongé dans ses 2 premiers: de parfaits compagnons de fin de soirée (il doit être techniquement impossible d’écouter ses chansons en plein jour, je veux dire, faudrait que j’essaie mais je suis sûr et certain que le lecteur bugguerait), de solitude et de cœur qui saigne, d’une simplicité et d’une pureté désarmantes. Bon, Richard Hawley, je l’adore, pas la peine d’en faire des tartines: t’écoutes ça, tu chiales, tu réécoutes, tu rechiales, et toutes ces sortes de choses, l’affaire est pliée.

Quand on entend pour la première fois Neville Skelly, on pense immédiatement à lui: même timbre du mec-qui-a-bu-un-peu-trop-de-single-malt, même classe désuète du mec qui-a-un-portable-mais-depuis-2-mois-à-peine-de-toutes-façons-je-m’en-sers-jamais, même mine fatiguée du mec-qui-s’est-fait-larguer-un-peu-trop-souvent-d’ailleurs-c’est-toujours-lui-qui-se-fait-larguer.

Les tartines de Neville Skelly tombent toujours côté confiture.

Avant ce disque miraculeux, il était même chanteur de doo-wop je crois, ou un truc du genre, c’est dire s’il s’en cogne du prochain Autechre. Mais là où Hawley regarde les fifties dans les yeux, lui se réfère à la décennie suivante (oui, les sixties, c’est bon, la ramène pas, c’était pas bien compliqué). Il est logiquement davantage marqué par le folk et la pop que par le rock’n’roll. Pour pas qu’il y ait de doutes, il reprend Phil Ochs, Jackson C. Frank et les Beatles, 2 fois pour ces derniers.

Surtout, surtout, ô miracle, ô grâce céleste, il a eu le bon goût, le génie même, de se faire accompagner, et de se faire écrire quelques chansons par les membres de The Coral (dont le leader se nomme d’ailleurs James Skelly, oh putain c’est dingue mais ils sont de la même famille en fait nom de Dieu ! C’est fou ça hein, y a des ces hasards dans la vie quand même, moi tu vois j’adore ces moments de pure coïncidence ou tout fait sens, ou le monde semble prendre une tournure logique, ou tout s’arrange. Sauf que non, aucun rapport en fait ils ont juste le même nom): le contraste entre son timbre de voix grave et légèrement plaintif et ces arrangements d’une finesse, d’une délicatesse infinies donne un résultat d’une beauté… Ce sont les plus belles chansons que j’ai entendues cette année et ça n’est pas peu dire car je m’y connais en beauté, et pas qu’un peu, je te prie de croire.

Le look, la voix, les chansons, les musiciens qui l’accompagnent, la pochette: Neville Skelly a tout bon.

Et là  je me suis dit:  mais c’est dingue, voilà, Neville Skelly, j’adore son disque, c’est sublime, oh purée, mais c’est The Coral qui l’accompagne, rhalala c’est bien foutu quand même, y a pas de secret, moi tu vois j’adore ces moments de pure coïncidence ou tout fait sens, ou le monde semble prendre une tournure logique, ou tout s’arrange. C’est très réconfortant.

Comme les chansons de Richard Hawley et Neville Skelly.

Jack White – Blunderbuss


Si j’ai bien eu mon petit frisson White Stripes, un peu comme tout le monde en somme, je ne me considère pas comme un fan de Jack White. Certes, j’ai été bluffé par White Blood Cells et Elephant et je me souviens encore avec une boule au ventre de ce vendredi soir où, exténué par une semaine de dur labeur, je renonçai à la dernière seconde à me rendre au concert du groupe dans un bar. Oui oui, un bar. Où je me serais retrouvé à, grand maximum, 10m du duo. C’était juste après la sortie de White Blood Cells, avant Elephant, Seven Nation Army et le succès planétaire donc. Bon sang… Si j’y étais allé, je pourrais faire comme les 50 millions de connards qui, c’est toujours le cas avec les petits groupes devenus gigantesques, se la racontent et prétendent les avoir vu avant-qu’ils-aient-du-succès-tu-vois-parce-que-dès-Elephant-si-tu-veux-mon-avis-c’est-déjà-plus-pareil. Sauf que moi j’aurais VRAIMENT pu les voir avant tout le tintouin. « Tu te rends compte, si j’étais allé les voir, j’aurais vu leur concert » dirait Johnny. Je me console en me disant que ça n’aurait fait que me rendre encore plus cool et désirable que je ne le suis déjà : je ne sais pas si le monde pourrait le supporter et ma propre capacité à supporter sur mes frêles épaules une telle responsabilité a ses limites.

Tout ça pour dire que mon intérêt pour Jack White est allé en s’amenuisant au fil des années et des projets. Elephant, puis Get Behind Me Satan, puis Icky Thump, OK. Le premier Raconteurs, ouais, bien. Le second, ouais pas mal, mais un peu rien à foutre en fait (je l’ai réécouté du coup : il est génial). The Dead Weather ? Même pas écouté une seule fois.

J’ai quand même jeté une oreille à Blunderbuss, son premier album solo et… ben c’est vachement bien. Du rock whitesque pur jus, savamment mâtiné de country et de soul, c’est propre, c’est inspiré, il est quand même super doué. Et côté comm et marketing, son concept de 2 groupes (l’un composé de mecs, l’autre de nanas) pour assurer les concerts (il joue alternativement avec l’un ou l’autre, parfois les 2 dans la même soirée, au gré de ses envies) est une putain de bonne idée, presque aussi bonne que celle de la charte graphique de son premier projet. Donc, pour résumer, Blunderbuss, c’est bieng, il faut l’écouter.

A bientôt.

Ween

Les années 80 ont été les années fric et fun. Je dis ça mais j’en sais rien au fond, je répète juste ce qu’on dit/lit partout : pour moi c’était plutôt les années Panini, chocolat Poulain et Croque Vacances.

Les années 90, celles de la génération X, d’un certain désenchantement ou au moins d’un recul ironique, du second degré. Les noughties comme on dit quand on veut se la donner, auront en un certain sens orchestré la rencontre de ses 2 philosophies en apparence contradictoires : on s’amuse, oui, mais en en ayant une conscience aiguë.

Côté musique, c’est la décennie ou l’on redécouvre et apprécie à nouveau des styles ou groupes longtemps honnis : Daft Punk s’inspire du Rondo Veneziano sur Discovery, Phoenix place un solo de sax dégoulinant sur son premier album, Beck donne dans le funk le plus putassier. Et ça marche. Mieux : on adore ça. Dans un incessant mouvement de balancier : « rhaaa c’est nul mais c’est trop bon… wow c’est génial (même si je sais que c’est naze)… ouais je sais que c’est pas cool d’aimer ça mais on s’éclate non ? ». Le post-modernisme quoi.

Les années passant, le phénomène s’est accentué : l’un des genres les moins nobles et en tout cas les plus méprisés par la critique et le Bon Goût, le rock californien de la fin des années 70 (ou soft rock ou rock FM) est devenu depuis quelques années l’ingrédient nec plus ultra de la pop la plus efficace, subtile et élégante : Phoenix, encore eux, Midlake, Destroyer ou encore Metronomy, carton critique et commercial de l’année 2011. Un artiste aussi confirmé et affirmé que Rufus Wainwright y a même puisé une inspiration nouvelle et un second souffle sur son excellent dernier album (Out of the Game). Et je parle même pas de la country…

Bonjour, on est Ween et on aime bien faire les couillons sur nos photos.

Ween n’a pas attendu l’an 2000 pour rendre à nouveau cool ce qui était uncool : les premiers enregistrements du groupe datent de la fin des années 80. A l’époque, et pendant longtemps, beaucoup se sont contentés de voir dans le groupe (les faux frangins Gene et Dean Ween aka Aaron Freeman et Mickey Melchiondo) des kamikazes de l’humour über-trash et scato, pastichant avec savoir-faire les styles les plus variés et si possible les plus ringards : muzak, rock progressif, country nashvillienne, funk commercial, rock FM californien, tout y passe, avec des paroles encore aujourd’hui hilarantes de subversion et de potacherie réellement punk. Je parle là d’un groupe qui intitulait ses chansons Des mouches sur ma bite ou encore Hey gros lard (trou du cul).

Attention: pas de gags ou de chansons sketches non, plutôt une atmosphère subversive et un gros penchant pour l’absurde. Comme si la magnifique débilité des Farrelly de Dumb and Dumber se teintait d’humour juif oblique et d’humour noir à la Desproges. C’est ce qui les distingue d’emblée et définitivement du novelty rock comme disent de manière un peu péjorative les anglo-saxons, à savoir du rock « comique ». Ween n’est pas Tenacious D quoi (même si c’est super Tenacious D, mais c’est pas le débat).

Sous couvert de grossièretés et de scatologie bon enfant, leur humour est véritablement dérangeant et inconfortable : on ne sait bien souvent pas sur quel pied danser, voire même si certaines paroles sont censées être drôles ou pas… Ween, des Randy Newman trash ? Pourquoi pas : ils partagent avec le génial binoclard le goût pour les histoires à la 1ère personne, entretenant ainsi la confusion entre ce qu’ils chantent et ce que leurs personnages chantent.

Stylistiquement, c’est un peu la même chose : on croit avoir à faire à un pastiche mais rien n’est moins sûr… Et inversement : on imagine la chanson « sérieuse » mais elle se révèle être une grosse blague.

le logo du groupe

Tout ça est très stimulant, et c’est déjà beaucoup : les fans parleront d’ailleurs volontiers à leur sujet de groupe expérimental, ça me paraît leur rendre justice. Ce qui rend le groupe encore plus indispensable et si moderne dans son post-modernisme exacerbé (le post-post-modernisme, du coup, ça redevient du modernisme non ?) et qu’on a également mis du temps à comprendre, c’est que la plupart du temps, les genres que le groupe a plagiés ou pastichés, il ne les a jamais ô grand jamais parodiés car il les aimait vraiment : son disque de country « traditionaliste » est un gros doigt d’honneur balancé à la face de Nashville et de ses réacs mais uniquement en raison de paroles super crades et politiquement incorrectes car musicalement, il est hyper chiadé, absolument irréprochable, normé au possible. Idem quand Ween fait du Prince, du Steely Dan, du Mac Cartney, du Fleetwood Mac : il ne se moque pas de ces groupes ou artistes, ne les prend jamais de haut, pour la simple et bonne raison qu’il en est fan.

Avec les années, en fait au moment où il aurait pu tirer profit de son approche si originale de l’histoire du rock, Ween est devenu plus respectable : moins de dérapages punk-hardcore, plus de pop ouvragée, de vraies chansons : White Pepper, le chef d’oeuvre de l’âge mûr, comporte ainsi quelques moments de vraie débilité jouissive mais surtout des grands moments de pop classique et américaine : Stay Forever, énorme tube évidemment inconnu, est ainsi l’une des plus belles chansons d’amour entendues ces dernières années, d’une pureté confondante et bouleversante.

Après  un dernier album où le groupe est revenu à ses miniatures d’humour à caractère très private (vous savez quand vous prenez une voix à la con pour chanter une chanson et faire marrer vos potes ?  Ween les enregistre ces voix à la con et en fait même des albums entiers), le groupe est aujourd’hui en stand-by pour une durée indéterminée. En tout cas ses 2 membres semblent évoluer séparément : Aaron Freeman a annoncé la fin du groupe et a sorti cette année un album sous son propre nom ; Mickey Melchiondo a lui statué que le groupe ne splitterait jamais tant que ses 2 membres fondateurs seraient en vie. Pour l’instant il loue ses services de guide de pêche, true story.

Élégance. Sophistication. Ween.

Il y a beaucoup de choses à retirer de l’écoute de la discographie de Ween mais il faut absolument en retenir ce qu’il a le plus longtemps incarné, et illustré de la plus belle des manières sur son album le plus connu, Chocolate and Cheese, ci-dessus (du chocolat et du fromage, c’était justement mon goûter favori durant les années 80, comme quoi…) : un groupe fun et idiot certes mais aussi très moderne, quasiment avant-gardiste. Une musique qui a conscience de ne pas être toujours forcément cool, mais qui n’est jamais cynique. La bande-son des années 2000-2010, qui brasse tous les genres sans complexes ni hiérarchie aucune, avec 10 bonnes années d’avance. Un groupe qui comprend que trop de second degré tue tout et qu’il ne faut donc pas avoir peur de revenir à un premier degré sincère et pur, fut-il d’une débilité/naïveté à toute épreuve. Un groupe finalement génial au sens propre du terme, précurseur et influent : sans lui, pas de Beck, pas de Daft Punk. C’est ce qui fait de Ween un groupe mille fois plus important que Radiohead, au hasard. Et, accessoirement, mille fois moins chiant.

Beachwood Sparks

Ca devait être en 2000 je pense, ou 2001 peut-être, je me souviens plus très bien. J’ai également oublié ce qui m’a poussé à acheter le disque, sans doute une critique dans un magazine bien informé. Quoiqu’il en soit, j’ai tout de suite aimé sa pochette, au psychédélisme doux, naïf et enfantin, et son verso, collage bouillonnant, juvénile et gentiment hippie. Je savais bien sûr à quoi m’attendre, et le premier contact, visuel, a confirmé que j’avais à faire à un disque de cosmic american music, autrement dit de pop-folk-country psychédélique et définitivement californien. Sans compter le nom du groupe bien sûr, hommage à cette merveille .

Tro mignon

Bon, je l’ai finalement écouté ce disque et là… Boum : les grands espaces, les Byrds, Laurel Canyon, Gram Parsons, Big Sur, les plages de Los Angeles, les vagues du Pacifique, les chemises à carreaux, tout ça me submerge illico tant le groupe m’apparait comme une synthèse parfaite de tout ce que je recherchais à ce moment-là et que je recherche d’ailleurs toujours.

Alors les vieux cons sont toujours prompts à casser les enthousiasmes des plus jeunes en leur renvoyant le manque d’originalité et la fadeur supposées des objets de leur engouement : « les Beatles ? C’est nul, ils ont tout piqué aux Everly BrothersT-Rex ? Bah, c’est du Eddie Cochran en version commerciale pour les jeunes générations… ». Notez que ça marche aussi pour le ciné : « Leos Carax ? Pffff, une version bourgeoise de Petit Jo, le cracheur de feu de la place St Aubin » (ça c’est moi qui l’ai dit, et c’est pas des propos de vieux con. J’y reviendrai.).

Tout ça pour dire que Beachwood Sparks s’inspirait indéniablement de la scène folk californienne de la fin des années 60, mais j’en avais absolument rien à carrer : c’était MES Byrds, MON Buffalo Springfield, MES Flying Burrito Brothers. Même si j’écoutais déjà passionnément la musique de ces groupes, ils en livraient une version fraîche, revitalisée et surtout contemporaine, chose évidemment essentielle dans le processus d’adhésion et d’identification. Canyon Ride est tout de suite devenu un hymne intime, un Eden musical, un refuge mélodique, harmonique… philosophique même : si mon idéal de vie devait se matérialiser en une poignée de minutes de musique, elles ressembleraient à ça. J’ai beau l’avoir écouté un nombre incalculable de fois, j’ai toujours des frissons lorsque le solo de pedal-steel emmène le morceau encore plus loin dans la rêverie.

Prends ça collection automne-hiver 2013

Un deuxième album a suivi, un peu décevant à mon goût mais pas grave, le mal était fait. Le disque suivant a enfoncé le clou : plus alanguis, cools et laid-back que jamais, plus longs aussi, plus mélancoliques encore, ses quelques titres ont achevé de faire des Beachwood Sparks un de mes groupes fétiches, au même titre que les High Llamas, les Super Furry Animals ou The Coral.

Évidemment, l’annonce d’un nouvel album après un break de 10 ans, m’a réjoui au plus haut point. D’autant que dans l’intervalle, tout ce que le groupe prônait lorsqu’il a débarqué (le folk mélodique, les harmonies vocales, les chemises à carreaux) et dont PERSONNE n’avait rien à foutre à l’époque est devenu non seulement tendance, mais également rentable commercialement. J’aime bien quand un groupe ou un artiste à l’origine d’un courant, a la possibilité de récolter quelques dividendes, ne serait que « moraux », sur les lauriers et brouzoufs amassés par d’autres. Bref, 10 ans après, ils accumulent effectivement papiers et critiques très positifs, un écho et une exposition en tout cas qu’ils n’ont jamais eu du temps de leur « activité » (puisqu’on ne sait toujours pas aujourd’hui si le groupe va poursuivre l’aventure). En ce qui concerne les chiffres de ventes, faut pas rêver hein.

Et puis l’essentiel : j’avais un peu peur mais le disque est bon, très bon. Merveilleux même. Je retrouve comme si l’interruption de 10 ans n’avait jamais eu lieu ces harmonies vocales d’une infinie modestie et douceur, cette identité mélodique si particulière, capable de vous élever ou de vous arracher le cœur sur un changement d’accord. La musique de Beachwood Sparks c’est tout simplement la matérialisation d’un idéal, celui de la Californie du Pacifique, des routes côtières, des falaises de Big Sur, du bruit des vagues, de sourires doux et accueillants, de l’endless summer. Et des chemises à carreaux.