Leto – critique

Leningrad. Un été du début des années 80. En amont de la Perestroïka, les disques de Lou Reed et de David Bowie s’échangent en contrebande, et une scène rock émerge. Mike et sa femme la belle Natacha rencontrent le jeune Viktor Tsoï. Entourés d’une nouvelle génération de musiciens, ils vont changer le cours du rock’n’roll en Union Soviétique. (Allociné)

 

Ce que le pitch ne dit pas, c’est que Viktor Tsoï a vraiment existé: il était un musicien culte de la scène rock russe dans les années 80. Il est mort en 1990. Leto n’est pas un biopic pour autant, plutôt une évocation d’un épisode de son existence, et de celle des personnes qui l’ont côtoyé à ce moment là, celui de son émergence.

 

Le film démarre sur une scène géniale et un plan séquence aussi virtuose qu’immersif: 3 groupies s’introduisent en douce dans une salle de concert. Sur scène, un quatuor, Zoopark, joue un rock lourd et arrogant, classique mais efficace, chanté en langue russe. Conclusion du refrain: « t’es une merde ». La salle est pleine, le public conquis… mais assis. Leningrad (actuelle Saint-Pétersbourg), début des années 80, ça rigole pas: des membres de la police (et du KGB?) quadrillent la salle et veillent au grain afin que personne ne se lève ou ne se manifeste de manière trop ostentatoire. Ambiance.

C’est un des aspects traités par Leto: les jeunes gens modernes du film vivent dans ce qui est encore l’URSS et Leonid Brejnev tient le pays d’une main de fer.  Pourtant, Kirill Serebrennikov, le réalisateur qui est d’ailleurs assigné à résidence pour des soupçons apparemment fantaisistes de détournement de fonds, a l’intelligence de ne pas faire de son film un pamphlet politique. Il tend davantage vers la chronique mélancolique.

Ainsi, après une superbe ouverture, mais une 1ère demie-heure franchement flippante (les personnages sont tous pénibles, acteurs gesticulant/grimaçant/beuglant, le sempiternel cliché sur la supposée « hystérie russe » n’est pas très loin), le film trouve peu à peu une belle respiration, à travers une évocation donc, très douce et, encore, mélancolique.

 

Si Viktor Tsoï est la figure centrale du film, et celle à laquelle le réalisateur Kirill Serebrennikov veut rendre hommage, le personnage central est celui d’un autre rocker, Mike, (interprété par un musicien vedette en Russie, Roma Zver).
C’est pour lui que les filles resquillent et prennent des risques dans la 1ère scène, pour lui que le public se retient de s’enflammer. Il est le roitelet de la petite scène rock de Leningrad. Un roitelet entouré d’une cour fidèle et dévouée mais un roitelet sur le déclin: sa musique n’est qu’une déclinaison de celle de ses maîtres (Bowie, Lou Reed, Bolan dont lui et sa clique s’amusent à reproduire les pochettes) alors que Tsoï débarque de nulle part avec un son, et surtout une voix unique, en prise avec la vie quotidienne. Mike est un peu largué en vérité (« le futur c’est la new wave » pense Viktor, ça le fout en rogne), il travaille depuis un certain temps (depuis un temps certain on le devine) sur un 1er album toujours inachevé, et le film nous montre joliment sa prise de conscience, son acceptation et sa passation de pouvoir en quelque sorte en faveur de Viktor. D’abord leader, il devient passeur et s’efface peu à peu. Lui qui fait peu de cas de son propre fils (il n’aime pas s’en occuper dit même sa femme) a trouvé en ce jeune musicien intense et affranchi quelqu’un pour reprendre son flambeau.

 

C’est là que Leto trouve son véritable sujet selon moi, dans cette histoire de transmission, mélancolique sans être amère, magnifiée en ce sens par un beau noir et blanc et par l’utilisation du cinémascope. D’autant que l’effacement de Mike va de pair avec les doutes et les émois que l’arrivée de Viktor fait surgir chez sa femme, la belle Natalia (étrangement rebaptisée Natacha dans le sous-titrage).

 

Ceci étant, pour en arriver là, il faut en passer par une certaine hystérie (les scènes de groupe) et surtout, se cogner des passages musicaux parsemés d’effets visuels nullissimes qui finissent de les rendre complètement ringards. Ca n’est pas la musique elle-même qui est en cause (des réinterprétations de classiques des années 70) : celle-ci témoigne de la manière, maladroite et attachante, dont les fans russes recevaient le rock anglo-saxon avec, on l’imagine, plusieurs années de retard. Le problème c’est que les illustrations de Serebrennikov datent bien de 2018 elles, et elles accusent elles aussi beaucoup de retard, sans le décalage ni l’excuse de la maladresse…

Ca n’est que dans sa conclusion que Leto finit de convaincre en vérité, lorsqu’on peut, à l’image du personnage de Natalia, prendre un peu de recul sur ce qu’il s’est produit/ ce qu’on a vu.

 

Beau film donc mais faut quand même un peu aller le chercher.

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