Le Jeune Ahmed – critique

En Belgique, aujourd’hui, le destin du Jeune Ahmed, 13 ans, pris entre les idéaux de pureté de son imam et les appels de la vie. (Allociné)

Je n’ai pas grand chose à dire tant Le Jeune Ahmed transpire l’évidence. Quelle bêtise (et quelle injustice) que de parler de « cinéma social », « intello-chiant » et autres raccourcis faciles pour un tel film quand tout ici est susceptible de parler à tout un chacun, cinéphile averti ou pas. 1h25 à peine, pas une once de gras, de superflu. 1h25 d’essentiel. Et l’émotion ou plutôt les émotions avant tout, toujours, immédiates, viscérales.

Je suis donc content d’avoir pleinement retrouvé les Dardenne que j’aime et admire tant : ceux de Rosetta, de L’Enfant, de La Promesse (entre autres), alors que leurs 2 derniers films m’avaient passablement déçu. Content aussi qu’ils reviennent à des visages inconnus sur les écrans, à des acteurs amateurs ou débutants. C’est ce dont leur cinéma a besoin pour exprimer sa pleine puissance, j’en suis convaincu.

Accessoirement, puisque c’est le « sujet » du film (j’utilise des guillemets car on est heureusement pas dans un film à thèse), quelle intelligence, quelle finesse dans le traitement de la radicalisation du personnage principal, de la façon dont il vit sa foi et sa pratique religieuse. J’ai bien aimé le récent L’Adieu à la nuit, dont Le Jeune Ahmed se rapproche un peu mais bon sang, en 10 minutes et 3 séquences, le film des Dardenne ringardise méchamment le Téchiné qui rétrospectivement semble pataud, artificiel, bourré de clichés…

Un Prix de la mise en scène obtenu au festival de Cannes amplement mérité donc pour un film, comme souvent chez eux, d’une vitalité et d’une énergie dingue à partir d’un personnage ou d’un sujet mortifère. C’est remarquable… Il faut aller voir Le Jeune Ahmed !

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Douleur et gloire – critique

Une série de retrouvailles après plusieurs décennies, certaines en chair et en os, d’autres par le souvenir, dans la vie d’un réalisateur en souffrance. Premières amours, les suivantes, la mère, la mort, des acteurs avec qui il a travaillé, les années 60, les années 80 et le présent. L’impossibilité de séparer création et vie privée. Et le vide, l’insondable vide face à l’incapacité de continuer à tourner. (Allociné)

Je vais tâcher de faire court car tout a déjà été dit depuis une semaine, et même plus (le film est sorti depuis quelques temps déjà en Espagne) : « chef d’œuvre »… blablabla… « autoportrait »… blablabla… « Palme d’or »… blablabla… « testamentaire »… blablabla… Tout ça est vrai.

Attends… « Chef d’œuvre » ? C’est là que le bât blesse (un peu) pour moi.

Faut dire que je suis un inconditionnel du cinéma d’Almodovar dont je tiens au minimum 4 ou 5 oeuvres pour des films de chevets. Mes attentes sont donc toujours très élevées en ce qui le concerne: outre ce qu’il raconte et la façon dont il le raconte, son propos résonne en moi comme une véritable madeleine de Proust, via les souvenirs d’enfance qu’il distille régulièrement, des clichés de la vie populaire et familiale espagnole qui font écho aux miens, à ce qu’ont vécu mes parents, ma famille, à ce que j’observe encore régulièrement quand je me rends de l’autre côté des Pyrénées.

Sur un strict plan cinématographique, il est pour moi ce maître absolu de la fiction rocambolesque, le chantre d’un « baroque narratif » digne des telenovelas les plus extravagantes, qu’il parvient à sublimer grâce à un style, un talent et une sensibilité uniques.

Je suis donc un peu resté sur ma faim car Douleur et Gloire est sans doute, auto-portrait et introspection exacerbée obligent, son film le plus « sage ».

Bien sûr, cette façon qu’il a de circonscrire son (in)action et sa mise en scène à l’appartement de Salvador (qui rappelle un peu la chambre-prison du génial La piel que habito), et à son esprit, là où il a plutôt tendance à multiplier les décors et les lieux, est remarquable. Cette manière de faire affleurer l’émotion, cette pudeur relativement nouvelle, là où il a coutume d’ouvrir les vannes avec flamboyance, mérite le respect, sinon plus. Salvador/Banderas explique d’ailleurs à son ami acteur que les plus grands interprètes ne sont pas ceux qui savent pleurer mais ceux qui, au contraire, parviennent à faire monter les larmes sans jamais les faire couler.
En résumé, « sagesse » n’est pas synonyme de « paresse » et le classicisme a évidemment ses vertus : je renvoie pour cela au beau papier publié par les belles plumes de So Film.

Malgré tout, il m’a manqué, ce lyrisme décomplexé : tout dans Douleur et Gloire respire la maîtrise… du Maître, d’un cinéaste au sommet de son art, quand ce que j’aime par-dessus tout chez lui c’est le sens du mélo pur et dur, les torrents de larmes tout autant qu’une certaine impureté.

Le climax du film, en tout cas son aboutissement et la conclusion des ruminations de Salvador (que je ne dévoilerai évidemment pas) incarne très bien cela selon moi. Extrêmement osée (voire choquante je suppose pour certains spectateurs), la séquence se déploie le plus sereinement du monde, avec une audace aussi folle que tranquille, parée d’évidence. C’est remarquable…

C’est remarquable mais it’s not you, it’s me, ou plutôt, no es tu culpa, sino la mía : ça n’est tout simplement pas cet Almodovar là qui me bouleverse.

The Dead Don’t Die – critique

Dans la sereine petite ville de Centerville, quelque chose cloche. La lune est omniprésente dans le ciel, la lumière du jour se manifeste à des horaires imprévisibles et les animaux commencent à avoir des comportements inhabituels. Personne ne sait vraiment pourquoi. Les nouvelles sont effrayantes et les scientifiques sont inquiets. Mais personne ne pouvait prévoir l’évènement le plus étrange et dangereux qui allait s’abattre sur Centerville : THE DEAD DON’T DIE – les morts sortent de leurs tombes et s’attaquent sauvagement aux vivants pour s’en nourrir. La bataille pour la survie commence pour les habitants de la ville. (Allociné)

Mon impatience et ma grosse attente liées à la sortie de ce film ayant vite été douchées par des retours désastreux (et quasiment unanimes), je ne pouvais, au final, qu’avoir droit à une bonne surprise. C’est LE gros problème de The Dead Don’t Die : il a créé une attente démesurée. Film de zombies, par Jim Jarmusch, avec un casting précis-pointu-cool : c’était trop beau non pas pour être vrai mais réussi.

Alors non, The Dead Don’t Die n’est pas un bon film. C’est peut-être même le plus mauvais de son réalisateur. La question se pose en tout cas. Mais ça n’est certainement pas la catastrophe absolue annoncée dans la majorité des billets qui lui sont consacrés : je vais me répéter mais les mecs devraient voir de vrais mauvais films de temps en temps, ça leur éviterait de formuler d’aussi grosses conneries.

Il s’agit en réalité d’un pamphlet potache et nonchalant voire désinvolte. C’est ce qui agace principalement, et je peux le comprendre : Jarmusch se conforme un peu trop à son image de cinéaste indolent, laid back, à l’humour pince-sans-rire. C’est too much oui : voir par exemple l’arrivée sur la scène de crime du diner, durant laquelle le comique ( ?) de répétition ( ?) ne fonctionne pas du tout. Dommage également que la désinvolture ait poussé Jarmusch à des clins d’œil meta aussi inutiles que paresseux (le porte-clés Star Wars d’Adam Driver ou surtout le coup du script) car j’ai souri assez régulièrement grâce notamment à l’impeccable trio d’acteurs/flics (Chloé Sevigny, Adam Driver et Bill Murray).

En outre, Jarmusch se montre davantage tendre que réellement moqueur ou condescendant : voir le regard qu’il pose sur le trio de « hipsters from the big city » qui débarque dans cette paisible et bucolique bourgade perdue ou encore sur le personnage de pompiste-geek campé par Caleb Landry Jones. C’est mignon.

Le volet pamphlétaire du film, certes trop didactique (on reproche également beaucoup à The Dead Don’t Die sa conclusion trop littérale), a au moins le mérite de faire un pas de côté par rapport aux autres films de zombie : ce n’est pas tant la surconsommation qui est ici pointée du doigt que le mépris pour la planète et pour les lois de la Nature. A cause d’une recherche effrénée du profit, ce qui ne diffère pas tant que ça mais bon. OK, c’est asséné de manière assez lourde et maladroite mais ça va, c’est pas scandaleux non plus… Et on a sans doute pas conscience nous, Européens, que dans l’Amérique de Trump, des fake news et de l’ultra-libéralisme décomplexé, ce type de discours est plus que nécessaire…

A voir donc, malgré tout, et surtout, à prendre pour ce que c’est : une récréation légère, sans doute vite écrite et vite tournée, qui n’a pas la prétention d’aspirer à davantage.