Fitness Forever

Quel plaisir, alors qu’on a chaque jour un peu plus le sentiment d’avoir tout écouté, de ne plus pouvoir être surpris ou émerveillé par une chanson, un artiste, de tomber à la renverse par surprise à la découverte d’un groupe totalement inconnu jusque là.
Sentiment présomptueux que celui d’avoir « tout écouté » certes, mais qui repose néanmoins sur une certaine réalité: quand on écoute des dizaines d’albums, des centaines de chansons chaque année depuis plus de 30 ans, on peut légitimement je pense être pris d’un sentiment de lassitude ou d’indifférence face à des nouveautés qui ne le sont plus depuis longtemps (dans le domaine du rock ou de la pop au sens large en tout cas car non, je me suis pas encore mis au jazz ni au classique, ou si peu).

Mais lorsque la fraîcheur se lie au talent, à l’enthousiasme, à l’élégance et qu’on se prend ça entre les oreilles alors qu’on lance un album dont on n’attendait rien de particulier… C’est un sentiment merveilleux.

Fitness Forever donc. Un groupe originaire de Naples. 6 puis 7 membres dont un leader, Carlos Valderrama, aussi suave et technique que son homonyme footballeur.

Le premier album, Personal Train, est une déclaration d’intention:

De la jangle pop, des harmonies vocales, un instrumental morriconien, un titre disco: le groupe a mis toutes ses influences dans ce premier album, qui ressemble donc très exactement à un premier album (influences transparentes, enthousiasme et une maladresse charmante). Superficiel, sucré et primesautier à l’extrême, il est la bande-son d’une Italie fantasmée, celle des scooters rutilants qui parcourent les ruelles de Vérone, des gelati mangés en bord d’Adriatique ou des twists endiablés sur une terrasse de bar à Amalfi. C’est The Free Design en goguette à Sestri Levante, Burt Bacharach en vacances dans le Grossetto.

Avec Personal Train, Fitness Forever fait donc son entrée dans les groupes auteurs de la bo de l’endless summer. Avec toujours, au détour d’un changement d’accord, et comme sur tous les disques de la même catégorie, une pointe de mélancolie, celle qui révèle la conscience de l’impossibilité de cet endless summer. Un régal pour rétro-fétichistes.

4 ans après, avec son 2ème album, Cosmos, Fitness Forever franchit clairement un palier:

On prend les mêmes ingrédients (pop sixties, sunshine pop, pop orchestrale, refrains accrocheurs) et on ajoute un soupçon disco et brasilou, via une influence Marcos Valle assez évidente. Résultat: moins ouvertement rétro, moins estampillé 60s, Cosmos déroule un genre de musique totale, de pop totale en tout cas, à l’excellence et à la maturité assez dingues.

L’album s’ouvre sur un instrumental d’une suavité et d’une élégance qui donnent le ton et affirment des influences mieux digérées et une plus grande maturité dans l’exécution des morceaux, une sorte de virtuosité tranquille. On peut légitimement penser à des High Llamas italiens, ou à cet autre groupe merveilleux qui a ravi l’internationale pop en son temps et qui a aujourd’hui disparu, les canadiens Heavy Blinkers. Un album à la fois ludique et élégant, sophistiqué et immédiat. Parfait, jusqu’à sa pochette.

Le 3ème album, Tonight, est sorti fin 2017 en Italie, début 2018 en France.

Là on est davantage dans l’exercice de style, comme sur le 1er album: italo-disco toute (ou presque), jusqu’à la pochette. Cuivres rutilants, basses gouleyantes, guitares funky: ça gwooooove. C’est un peu la musique dont s’est inspiré Phoenix pour tout l’imagerie, à la fois cheap et chiadée, de son dernier album, Ti Amo. Une imagerie un peu pupute mais toujours classe (comme la pochette de l’album) et une musique au diapason, qui jamais le laisse de côté la composition et les chansons, toutes plus accrocheuses les unes que les autres.
2 grands moments sur Tonight: Canadian Ranger, euphorique et mélancolique comme le meilleur ABBA

et la conclusion, Carlo, un mid-tempo qui fait s’allier Bertrand Burgalat, Brian Wilson et Sean O’Hagan pour concourir au festival de la chanson de San Remo.

Sublime.

En 3 albums à la fois très cohérents et différents les uns des autres, Fitness Forever réaffirme une chose qu’on a tendance à oublier: l’Italie est une terre d’accueil pour les amoureux de la pop. Pas seulement sur un plan esthétique: la langue elle-même se prête merveilleusement aux mélodies sucrées, aux harmonies vocales. Composée et exécutée par des musiciens manifestement aguerris et virtuoses (le leader, Carlos Valderrama fut musicien dans un groupe de croisière, rien de mieux pour toucher à tous les styles j’imagine), la musique de Fitness Forever est à la fois érudite et immédiate, pop au sens propre encore une fois. Elle n’a pas peur d’évoquer des sentiments forts et de le faire de manière très frontale: d’aucuns parleront sans doute de sentimentalisme ou de mièvrerie mais je ne le vois pas du tout comme un défaut, au contraire. C’est de la pop, des chansons d’amour, il FAUT être sentimental.
Très référencée (j’ai cité beaucoup de noms à dessein), cette musique parvient néanmoins à une synthèse remarquable dont le résultat est véritablement unique à l’heure actuelle, sur le fond et sur la forme. C’est la bande son d’une journée d’été, chaude, radieuse, dont la plénitude porte néanmoins un soupçon de mélancolie, celle des journées déjà plus courtes du mois d’août, de la conscience qu’il faudra bientôt remiser espadrilles, t–shirts et maillots pour aller s’enfermer dans un bureau. L’illusion de l’endless summer encore une fois. Mais une illusion qui ne doit en aucun cas nous empêcher de danser, rire, aimer.

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#86 The Stone Roses

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Lorsque l’album sort (en 1989), je n’ai “que” 16 ans et je n’ai tout simplement jamais entendu parler du groupe. J’ai des goûts beaucoup plus mainstream. J’ai 16 ans, dans le Pays Basque profond, à la fin des années 80 quoi.

L’année suivante, une camarade de lycée me fait découvrir les Smiths: c’est le choc, le tournant du match. J’en ai parlé récemment, ici, j’insiste pas.
Très vite, en lisant des articles par-ci par-là, je découvre que les Smiths et les Stone Roses sont pas vraiment copains. Qu’ils seraient même plutôt antithétiques. Évidemment, en bon fan qui se respecte, qui plus est converti de fraîche date (les pires), j’ai une confiance aveugle en Morrissey, je ne prends donc même pas la peine de jeter une oreille à l’objet du délit : un album d’une profonde vacuité qui fait l’apologie de la drogue et de la dance music la plus superficielle et inconséquente blablabla. Bon. Ca dure comme ça pas mal de temps.

Quelques années plus tard, je finis par l’écouter ce disque, juste avant la sortie de Second Coming, leur second album (j’adore Love Spreads, le single du grand retour). Et là évidemment, je suis un peu sur le cul. Parce qu’en lieu et place d’un album de dance-music à la Primal Scream ou Happy Mondays, j’entends un groupe probablement obsédé par les sixties et, au hasard, les Byrds. Sacré Morrissey. Et puis ce John Squire, il était pas censé être un guitar hero, le fils spirituel de Jimmy Page? Bizarre parce que j’entendais surtout un guitariste fin et délicat, tout en arpèges carillonnants… L’a pô compris…

Je l’ai immédiatement aimé ce disque: 11 titres, 11 tubes. Je déconne pas, revoie la tracklist :  11 tubes. Ou 12 si t’as la version US avec Elephant Stone. Après… On s’en fout que Ian Brown ne sache pas chanter, que John Squire soit bouffi d’orgueil et de came, que Second Coming soit à moitié inécoutable (et je suis gentil) ou même que Morrissey ait partiellement raison quant à sa vision du groupe : The Stone Roses est de ces albums qui encapsulent en 45 minutes environ ce qu’a été, ce qu’est et ce que sera la pop anglaise. Comme ont pu le faire auparavant (t’étouffe pas, je les mets pas sur un pied d’égalité pour autant), les Kinks, Bowie, The Jam, plus tard Blur et Oasis. Ou les Smiths.

#42 Jean-Louis Murat, Fred Jimenez, Jennifer Charles – A Bird on a Poire

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A Bird on a Poire donc. Que je classe à la lettre « J » comme « Jimenez », Fred de son petit nom, tant on peut le considérer comme son architecte essentiel, même si sur la pochette c’est logiquement le nom de Murat qui ressort . Échappé d’AS Dragon, voire débauché par Jean-Oui si j’ai bien compris pour son album précédent celui-ci (Le Moujik et sa Femme), Fred Jimenez fait aujourd’hui partie du groupe de… Johnny Halliday. Bon. On est pas là pour juger.

Avant ça donc, et avant ce disque, il a pris part à la merveilleuse aventure AS Dragon des années Houellebecq (les meilleures, celles qui voyaient également Peter Von Poehl tenir la guitare rythmique). Il a donc fait partie, je le rappelle une nouvelle fois, du meilleur groupe de rock français du monde, et rien que pour ça, il mérite notre respect éternel.

Sur Le Moujik…, mais encore plus sur ce disque là, il a apporté à Murat une légèreté pop, un sens du rythme également, une souplesse, une « moëlleur », inédites et avec laquelle il n’a que très peu renoué depuis. Bourré d’irrésistibles gimmicks 60s, A Bird on a Poire est donc son album le plus accessible et le plus ensoleillé (même s’il n’exclut évidemment pas la mélancolie).

Et puis bien sûr, il y a le 3ème membre du projet, Jennifer Charles. Déjà au sein d’Elysian Fields, sa voix hyper sensuelle fait des merveilles. Mais alors là… Ok, on comprend pas toujours ce qu’elle raconte mais bordel, on s’en cogne à ce stade là, l’essentiel est ailleurs. Et l’essentiel, c’est qu’elle a une voix interdite aux moins de 18 ans.