Le Cas Mourinho – Thibaud Leplat – critique

Là on franchit un palier par rapport aux bouquins dont j’ai parlé précédemment : Thibaud Leplat, c’est autre chose que le « footballeur masqué », qui qu’il soit, que Denis Chaumier, que Damien Degorre : j’ai rien contre ces derniers mais bon, disons qu’ils appartiennent à une catégorie de journalistes sportifs « traditionnels » un peu ringardisée par les gars de So Foot, dont Leplat fait partie.

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Une petite présentation de l’auteur donc : diplômé de philosophie, Thibaud Leplat est selon moi le meilleur journaliste foot actuel, avec Markus Kaufman. Ce dernier s’est spécialisé dans l’analyse tactique: il est très intelligent, analyse le jeu avec beaucoup de pertinence, écrit avec beaucoup de fluidité.
Leplat s’attache davantage à l’humain : érudit et littéraire, il a une approche plus intellectuelle du foot. Intellectuelle et littéraire là encore, presque poétique parfois. Mais attention : s’il cite Sfefan Zweig ou que son ouvrage prend pour modèle ou tout du moins point de départ Le cas Wagner de Nietzsche, jamais il ne verse dans la pédanterie, l’abus de citations/références, la sur-interprétation cosmique (coucou Chérif Ghemmour). Son style est simple, évident, à l’image de ses analyses, toujours uniques et accessibles à la fois. Je le trouve extrêmement brillant lui aussi. Les 2, Leplat et Kaufman, sont complémentaires, on ne fait guère mieux à l’heure actuelle sur la « planète football » comme on dit.

Dans Le cas Mourinho, il s’attache à suivre le parcours de l’entraîneur en s’appuyant sur les témoignages de quelques personnages clé, sur les nombreux ouvrages/interviews/déclarations déjà disponibles, et sur sa propre expérience personnelle :  il est correspondant à Madrid pour divers media (dont So Foot, donc) et a par conséquent pu approcher la bête lors de ses conférences de presse. Il précise en revanche d’emblée qu’il n’a jamais pu s’entretenir directement avec lui, ce qui place d’emblée sa biographie un peu à part puisqu’on pourrait par conséquent dire qu’elle n’en est pas vraiment une. Biographie.
Il aborde en effet le cas Mou sous un angle différent et un peu inattendu : non plus seulement, et comme on le fait le plus souvent, comme un meneur d’hommes hors du commun ou un tacticien de génie (ce qu’il n’est de toutes façons certainement pas, au sens où ne peut certainement pas le mettre au même niveau qu’un Guardiola, un Sacchi, un Bielsa). Il le dévoile en revanche en universitaire (il est LA le secret), bosseur, rat de bibliothèque, qui a révolutionné son métier en appliquant sa science des sciences humaines à une discipline qui jusque là n’abordait cet aspect que de manière relativement primaire. Un type qui n’avait pas de jambes mais des yeux hors du commun, et une capacité d’analyse et de synthèse hors normes : il a démarré en tant qu’observateur pour Bobby Robson, le légendaire coach anglais. Un type, en réalité, qui a diversifié son savoir, faisant pleinement sienne la maxime de l’un de ses mentors, Manuel Sergio : «Celui qui ne s’intéresse qu’au football, n’a rien compris au football».

Leplat adopte ensuite un schéma plus chronologique et passe en revue les divers faits d’armes de José.
Sur les pages consacrées au passage à Porto, qui ont fait de Mourinho l’entraîneur d’exception d’avant le personnage un peu grand-guignolesque qu’on connaît depuis son passage au Real, Leplat est vraiment génial. Il parvient, comme son sujet, à englober sa discipline sous un angle à la fois tactique, émotionnel, intellectuel, véritablement stimulant. Il y aborde les concepts de mouvement intentionnel, de planification anthropologique (lis le bouquin si tu veux en savoir plus), d’inséparabilité de la raison et des émotions (via l’ouvrage du neuroscientifique Antonio Damasio L’Erreur de Descartes: la raison des émotions). Il y explique les méthodes d’entraînement de Mourinho, le concept de « périodisation tactique » (là encore, c’est très bien et très simplement expliqué dans le bouquin). Il évoque, comme s’il parlait de quelque grimoire de magie noire, la « Bible », rédigée par le coach pendant sa retraite avant d’entraîner Porto, et qui contiendrait 600 exercices d’entrainements spécifiques. C’est passionnant.

Il revient aussi, bien sûr, sur quelques matches clés de la carrière du Mou, fait, de manière remarquable, le lien qui lit historiquement le Portugal à l’Angleterre, expliquant comment cette dernière ne pouvait être que LA destination suprême pour Mourinho.
Il évoque ensuite son passage à l’Inter Milan, son chef d’oeuvre selon lui (remettre au sommet de l’Europe une équipe qui puait la loose et composée de joueurs finalement assez moyens), initié par un chef d’œuvre de conférence de presse durant lequel José met tout le monde dans sa poche par le truchement de la simple et nonchalante utilisation d’un terme de dialecte milanais.

Puis, bien sûr, le passage à Madrid. Passage voué à l’échec dès le départ, par la simple nature, le caractère essentiel des deux parties : Le Real est un club qui place la présidence et les joueurs au dessus de tout, jamais l’entraîneur. Par conséquent, le besoin de suprématie, de reconnaissance, l’ego mais aussi l’irrévérence, l’iconoclasme dont Mourinho fait preuve au quotidien dans sa pratique, ne pouvaient pas s’accorder avec la valeur essentielle du club et se fondre dans une institution qui place ses valeurs au dessus de tout et de tout le monde.
Il évoque aussi bien sûr LE point de non retour ie le déboulonnage en règle du saint du madridisme, de toute l’Espagne, San Iker Casillas, suite aux incidents DU match où tout bascule (et qu’il évoque plus en détail dans un autre bouquin sur lequel je m’attarderai très prochainement) : le match retour de Supercoupe d’Espagne au cours du quel Mourinho fourre son doigt dans l’oeil de l’adjoint de Pep Guardiola, Tito Vilanova (« fourre son doigt dans l’oeil » au sens propre hein pour ceux qui n’auraient pas eu connaissance de cet incident). Leplat analyse et raconte tout cela à la perfection car comme il l’écrit lui-même, son héros (le héros de son bouquin), est dans son club à lui. C’est évidemment aussi pour ça que je l’apprécie autant, on va pas se mentir : Leplat est un madridista, un vrai, qui connait le club, l’institution, son histoire et son essence mieux que personne.
Extrait:

Le Real est la parfaite allégorie de ce complexe de supériorité (des madrilènes, NDA). Ici, on est fier et on répète toujours que le Real « est le plus grand club du XXème siècle », comme la FIFA l’a un jour décidé, comme si les temps allaient bientôt terminer et qu’il était urgent de dresser un bilan avant liquidation. Les autres existent mais ne comptent pas vraiment. Jorge Valdano me l’avait expliqué un jour: « Le Real Madrid a toujours eu besoin du triomphe pour renforcer sa légende. Il l’a d’ailleurs converti en sa principale valeur. » J’aime le Real pour cette idée complètement folle de vouloir toujours gagner, toujours être en haut, dépasser tout le reste, bref, d’être le centre de l’univers. Madrid n’a plus d’industrie, n’a pas d’autre beauté que la ferronnerie, et c’est la seule grande ville ibérique étrangère à la mer. Madrid était une anomalie sur la carte. Elle est devenue le nombril de la Péninsule. Le Real est sa couronne.

Bon, toujours est-il qu’à ce moment-là, après les incidents du match retour de Supercoupe d’Espagne donc, Mourinho commence à comprendre, ou se persuade, que ses 3 préceptes essentiels (loyauté, intensité et subversion), ne trouvent plus d’écho dans son vestiaire. Casillas de son côté a compris que son entraîneur et son obsession barcelonaise étaient allé beaucoup trop loin. C’est ce moment, devenu quasiment mythique depuis pour les espagnols, où il prend son téléphone pour appeler Puyol et Xavi afin de s’excuser du comportement des joueurs madrilènes et de leur entraîneur, « sauvant » par là même l’unité de la sélection nationale. Mourinho ne lui pardonnera jamais cet acte de rébellion.

Ces pages là sont passionnantes et finissent de donner un vernis à la fois épique et meta-physique à la carrière pourtant loin d’être finie et effectivement déjà très riche, de Mourinho.
Disons, pour synthétiser et conclure, que Le cas Mourinho, c’est la rencontre idéale entre un personnage passionnant et une plume et un esprit remarquables.
Lecture vivement conseillée donc.

So Foot – Hors série Best of Tactique

L’achat du So Foot mensuel fait partie de mes petits plaisirs. « Grands », pour être totalement honnête. D’ailleurs je me suis toujours pas abonné après toutes ces années (je suis lecteur depuis le numéro 5) car je trouve plus jouissif d’aller l’acheter chez le buraliste que de le recevoir dans ma boîte aux lettres. Et le soir venu, se mettre au lit pour bouquiner le dernier So Foot, mmmmmmh, c’est bon ça.
Au-delà de cette évocation personnelle, je considère que ce magazine a révolutionné non seulement la presse sportive, mais la presse tout court comme ont pu le faire Les Inrockuptibles dans les années 90. J’ai hâte de découvrir leur magazine de société, So Ciety, prévu pour ce printemps.

Chaque fin d’année, So Foot sort un hors série qui, sous un angle thématique, compile mais également enrichit des articles/entrevues déjà parus.
Cet hiver, après le best of « Culture », « Supporters » ou « Faits divers » des années précédentes, on a donc droit à un spécial « Tactique ». Or, si l’on vante souvent, et à juste titre, le « style » So Foot, à la fois pointu et déconnant, passionné et ironique, avec des sujets sur des joueurs un peu looseux, marginaux ou complétement tarés, avec des coming out footballistiques de cultureux justement, c’est lorsque le magazine s’est consacré au jeu lui-même, en s’intéressant à ses principaux théoriciens, qu’il a réellement laissé son empreinte selon moi.
Ainsi, les entretiens avec Coco Suaudeau, Arrigo Sacchi, Jorge Valdano… ou, à l’autre bout de l’échelle, Raymond Domenech, quel pied bordel ! Ah Raymond… Qui nous explique quel joueur de tête phénoménal peut être… Sydney Govou, et qui insiste, catégorique, sur le fait que seule la volonté sépare Jérémy Toulalan de… Xabi Alonso. On retrouve bien entendu ici ces entretiens in extenso, souvent agrémentés de nouvelles photos et de leurs désormais quasiment mythiques légendes rigolotes.

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Parmi les « inédits » de ce best of, quelques extraits de causerie d’avant-match : celle, très dispensable puisque tout le monde la connait par cœur, d’Aimé Jacquet pendant la coupe du monde 98 (celle où il demande à Pirès de « muscler son jeu »), celle de Luis Aragones avant la finale de l’Euro 2008 où il suggère à ses joueurs de faire dégoupiller Schweinteinsger (qui ne prendra même pas un jaune au final), celle, superbe, de Guardiola avant le ArsenalBayern Munich de l’an dernier (2-0 pour les würste).

Et puis il y a celle, totalement hallucinante, de Mourinho avant le BarcaReal de la demi-finale retour de ligue des champions 2011. M’en suis toujours pas remis et je ne résiste pas à l’envie de la retranscrire ici. Pour rappel, le Real a perdu le mach aller 2-0 à Bernabeu :

« On va faire un match tranquille. On va les attendre. Il faut défendre près de la surface et maintenir notre bloc très bas pour faire un 0-0. En finissant le match sur ce score là, on pourra accuser les arbitres d’avoir fait basculer la qualification lors du match aller… A Barcelone, nous avons trois options : il y en a deux qui sont impossibles et une seule qui est possible. L’option possible c’est que nous soyons éliminés sur un score serré. L’une des deux options impossibles serait que l’on encaisse une avalanche de buts. C’est quelque chose qu’il faut éviter à tout prix si on veut rejeter la faute sur les arbitres. Il ne faut pas que ça arrive. l’autre option impossible, c’est la qualification. Il faut qu’on essaie de préserver un 0-0 mais si d’aventure on se qualifiait, ça serait parfait. »

(Ah ben ouais, ça serait pas mal ouais. « Si d’aventure ». NON MAIS J’HALLUCINE. Pardon, je te laisse lire tranquille. Mais putain c’est incroyable ce truc).

« Il faut qu’on finisse le match avec le score le plus serré possible afin de rejeter la faute sur les arbitres : c’est notre priorité. Un 2-1, un 1-0, un nul me vont, pour que je puisse dire que les arbitres nous ont volé au Bernabeu. Le Real Madrid a engagé les meilleurs avocats du monde. Je sais de source sûre qu’après les demi-finales, Alves va prendre deux matches de suspension à cause de tout son théâtre et que Busquets va en prendre cinq pour racisme. Et le grand Pep… Il se croit très grand celui-là… Bah il va prendre deux matches de suspension. Peut-être même qu’il va en prendre trois, juste parce que c’est le chef d’une troupe de théâtre. Je peux vous l’assurer. C’est pour cela qu’il faut réussir à finir le match sur un score serré. Si c’est le cas, j’irai en conférence de presse pour dire que nous avons perdu la qualif au Bernabeu. Tous les medias seront avec moi et véhiculeront l’idée qu’on s’est fait voler. En revanche, s’ils nous mettent une correction, on sera la risée du football mondial parce que le lendemain toute la presse dira : « Où sont les arbitres Mourinho? Où sont les arbitres, joueurs du Real Madrid? » On doit lutter pour montrer à tout le monde le vrai visage d’une troupe qui se targue de produire du beau jeu. Il faut qu’on lutte pour que la terre entière sache que ces beaux garçons du monde du football jouent de manière sale, parce que c’est réellement ce qu’ils font. Regardez Alves, Busquets… Comment peut-on démontrer qu’ils jouent salement? En finissant le match sur un score serré. »

On sait Mourinho paranoïaque et mesquin devant les medias. On pense qu’il joue un rôle, qu’il y a là du second degré, une certaine distance ironique, que c’est en grande partie de la comédie. En fait pas du tout : il est sans doute encore pire en privé et avec ses joueurs.

Carletto, je t’aime.