Souvenirs d’Elliott Smith, seconde partie

Là on est à Toulouse, fin juin 2000. Figure 8 vient de sortir, c’est un nouveau sommet dans la carrière d’Elliott Smith. C’est pour l’instant son disque le plus abouti, le mieux arrangé, le plus riche en termes de production et de textures sonores. Le concert a lieu au Bikini, ce qui d’emblée rassure, ravit même quant à la qualité de sa sonorisation.

Arrivée sur les lieux: personne ou presque. Entrée dans la salle: personne ou presque. OK…
Il s’avère qu’une grande majorité d’étudiants a déjà quitté la ville pour les vacances d’été et surtout, ce soir là, la France affronte le Portugal en demi-finale de l’Euro de foot. Un grand écran a d’ailleurs été installé sur la gauche de la scène pour permettre à la très maigre audience de suivre le match. Or ce putain de match, il s’éternise. Prolongations. Et bien sûr, le concert ne démarrera pas avant qu’il s’achève… Surréaliste : t’es au Bikini, l’une des meilleures salles de concert de France, tu vas voir Elliott Smith, prodige pop comme il en sort un tous les 20 ans au mieux, et tu te retrouves à bloquer sur la coupe de cheveux dégueulasse d’Abel Xavier sur écran géant.

Bon, le concert finit par débuter mais super tard du coup. Bien sûr, y a une première partie. Un Toulousain dont j’ai complètement oublié le nom. Pov’ gars… Enfin « pov’ gars » : il peut quand même se vanter d’avoir fait la 1ère partie d’Elliott Smith. Mais sur le moment, malgré l’euphorie de la victoire de la France (euphorie toute relative hein ceci dit), le public commence un peu à fatiguer et se taper ce genre de première partie, comment dire… Bon, je jette un voile pudique sur ce moment de la soirée.

Débarquent enfin Elliott Smith et son groupe. Il est cette fois accompagné du même Sam Coomes de Quasi à la basse mais aussi d’un 2ème guitariste (un petit jeunot que je n’ai pas revu depuis) et de l’excellent Joey Waronker à la batterie (il a joué avec à peu près tout le monde depuis 15 ans lui, de Beck à Air en passant par REM). Autant dire, sans vouloir faire offense au duo qui l’accompagnait pour le concert bordelais, que c’est du sérieux. ET C’EST GÉNIAL PARCE QUE Y A VRAIMENT PERSONNE BORDEL. On doit être, je sais pas, une petite centaine. Dingue. Donc, premier rang, sans être pressé ni serré de près, loin s’en faut, j’hallucine totalement.

Ouverture sur Independence Day comme au Jimmy. Bim. La baffe, immédiate. Une sono d’enfer, un groupe d’une précision démoniaque. Et une voix putain… LA voix d’Elliott Smith, tout de suite, dès la première phrase, cette voix irréelle d’angelot, d’une modestie et d’une pureté… Là tu te dis d’emblée que ça peut être un grand moment ce soir.

Et ça l’est, c’est évident. Son of Sam arrive très vite : j’en ai encore des frissons rien que de penser à cette interprétation à la fois tout en rondeur pop et en nervosité. Le contraste est saisissant avec le concert vu moins de 2 ans auparavant : malgré la complexité des arrangements des nouvelles chansons, leur retranscription en live est d’une richesse, d’une inventivité folles. Sur le final en apothéose de Stupidity Tries les 4 parviennent par on ne sait quel miracle à faire oublier les opulents arrangements de cordes de la version studio. Incroyab.
Comme par hasard, Elliott a l’air beaucoup plus en forme qu’à Bordeaux : plus tonique, plus « vivant ». Il est super mignon ce soir là. Il sourit beaucoup, s’autorise quelques mots (j’ose pas appeler ça des plaisanteries) entre les morceaux. Durant le rappel solo acoustique, un mec totalement pété (ou un déséquilibré ?) grimpe sur scène et veut lui prendre le micro :  il réagit très calmement, avec le sourire toujours, laisse le gars se donner en spectacle quelques minutes avant qu’il ne dégage de lui-même sans faire d’histoires.
Il se lance alors dans Say Yes mais se plante, recommence, a oublié les paroles, s’excuse, reprend puis s’arrête à nouveau car il n’a pas envie de la chanter finalement. C’est peut-être son titre le plus terrassant et le plus emblématique au bout du compte, on a tous envie qu’il le joue mais c’est pas grave, ce soir, personne n’oserait lui en tenir rigueur.

Il jouera 20 morceaux ce soir là, pratiquement 2h, malgré l’horaire extrêmement tardif. On sait d’où il revient, d’où il est revenu à plusieurs reprises même et ce soir il a l’air tellement bien, ça fait plaisir à voir et c’est très émouvant, au-delà de la qualité, absolument exceptionnelle, de sa prestation.

Quelques mois plus tard, voire quelques semaines, commencent à circuler des photos où il a l’air nettement moins en forme. Merde… Il fera une nouvelle cure de désintox, enregistrera tant bien que mal un album supplémentaire mais finira par se donner la mort un peu plus de 3 ans après ce concert donc.

Je garderai toujours cette image de lui ce soir là, souriant, détendu, avec sa belle Gibson rouge.

Elliott-Smith

Souvenirs d’Elliott Smith, première partie

On a commémoré il y a 2 jours (le 21 octobre), le 10ème anniversaire de la mort d’Elliott Smith. Je me souviens comme si c’était hier du moment où j’ai appris la nouvelle et de l’émotion qui m’a immédiatement saisi.

Je ne vais pas revenir sur le personnage (Pitchfork s’en est très bien chargé) ni sur sa musique en elle-même. J’ai en revanche eu la chance de le voir 2 fois en concert, dans des lieux, circonstances et pour des prestations très différentes : c’est ce que j’ai envie d’évoquer. 15 ans après, ce sont encore des souvenirs très vivaces dans mon esprit.

Avec son t-shirt fétiche
Avec son t-shirt fétiche

La première fois, c’était à Bordeaux en 1998. Au Jimmy.
Ah le Jimmy… Une salle un peu fantasmée lorsque, encore pauvre palois, j’entendais chez Bernard Legris (ma grosse vanne de l’époque ça) que tous les groupes qui comptaient pour moi y faisaient étape. Le concert d’Elliott Smith dans les lieux, c’était donc avant tout la découverte d’une salle quasiment mythique ou en tout cas mythifiée.

Autant te dire que j’ai démythifié tout ça à peine arrivé sur place. Un sol poisseux, une estrade surélevée d’à peine une dizaine de centimètres (il fallait d’ailleurs traverser la « scène » pour aller aux toilettes), un bar et c’est tout. Ah oui, une sale odeur de tabac froid bien sûr. Un genre de CBGB sauce médoquine donc, et non la place to be pour hipsters exigeants que j’avais imaginée. Bon.

Beaucoup, beaucoup de monde dans cette toute petite salle, pardon, ce tout petit bar. Tant et si bien que certains font un malaise avant même que la soirée ne débute réellement. Grosse attente: XO vient de sortir (ou va sortir, je sais plus), Elliott Smith est sur la voie sinon du succès, du moins d’une importante notoriété. Il a notamment été nommé aux Oscars quelques mois auparavant.
C’est Quasi qui assure la première partie. Le duo synthés-batterie de Sam Coomes et Janet Weiss (également derrière les fûts pour Sleater-Kinney, grosse côte à l’époque), plutôt habile et agréable sur disque, se montre vite limité et bénéficie d’une sono atroce. Pendant ce temps, Elliott fait la gueule en mangeant un encas sur un coin du bar.

C’est le même duo qui l’accompagne quand vient son tour, Sam Coomes passant à la basse. Ouverture hésitante sur le sublime Independence Day : « hésitant », c’est l’adjectif que je retiendrai pour qualifier cette prestation. En tout cas, il est absolument conforme à l’image qu’on se fait de lui: un type fragile, hyper timide, hyper sensible et pas vraiment à son aise sur scène. Pas un sourire, pas une parole mis à part quelques « thank you » prononcés d’une petite voix. Sa voix justement : hésitante également, mais gagnant en assurance, en justesse et en netteté au fil des titres. Pour finir au top : sur les quelques titres interprétés en acoustique avant le rappel, l’émotion est palpable dans la salle. OK, d’accord, LA on y est vraiment.

Un bon souvenir donc mais davantage marqué par le sentiment de « l’avoir vu », de pouvoir dire « j’y étais » que d’avoir réellement assisté à un grand concert.

Moins de 2 ans plus tard, c’est une toute autre histoire (la suite dans les 2 prochains jours).