Cantona, le rebelle qui voulut être roi – critique

Je sais pas ce que j’ai en ce moment, je ne lis QUE des bouquins de foot.

J’avoue, j’ai souvent pas une grosse disponibilité intellectuelle en fin de journée donc ça fait très bien l’affaire évidemment mais y a pas que ça : je me suis rendu compte qu’il y avait une vraie littérature du foot, avec des ouvrages vraiment intéressants et stimulants, écrits par de vrais auteurs (i.e. pas des journalistes sportifs un peu « limités » pour parler cruellement).

Cantona, le rebelle qui voulut être roi entre ô combien dans cette catégorie. Il est d’autant plus remarquable qu’il s’agit d’une biographie et que les biographies de sportifs en général, et de footballeurs en particulier, sont d’un conformisme et d’une platitude désespérantes.

Cantona, le rebelle qui voulut être roi

Un mot sur l’auteur tout d’abord : Philippe Auclair est aujourd’hui bien connu des amateurs de foot en tant que correspondant Premier League pour France Football et RMC Info.
Mais pour quelques personnes dont je fais partie, Philippe Auclair est et sera toujours Louis Philippe, songwriter dandy et délicat, membre régulier de l’écurie Tricatel et auteur de quelques albums remarquables (notamment Delta Kiss).
Même si sa carrière musicale a été mise entre parenthèses au profit de sa carrière de journaliste, elle est évidemment d’une grande importance puisqu’il apporte la même délicatesse, sensibilité et intelligence à ses analyses qu’à ses compositions.

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Autre détail d’importance : Philippe Auclair vit en Angleterre depuis près de 30 ans (il me semble). Son ouvrage a donc été rédigé en anglais, pour le public britannique et il fait preuve de la rigueur et de la sobriété dont les journalistes anglo-saxons sont coutumiers : il digresse peu, ne se regarde pas écrire, a effectué un travail de fourmi (pour revoir les matches, éplucher la presse), apporte une grande importance à la vérification des faits. Pas de rumeurs ici, pas de ragots, de détails croustillants (même si 2 gros « scoops », j’y reviendrai), tout a été vérifié, revérifié, confirmé par les principaux acteurs et témoins. Un travail et une rigueur d’autant plus remarquables que si les exploits de Cantona sont encore relativement frais dans la mémoire de pas mal de personnes, ils appartiennent à une époque pré-Youtube et pré-Internet en général qui rend ce travail de recherche, consultation, vérification véritablement fastidieux. On ne juge pas la qualité d’un ouvrage à la seule quantité d’heures que son auteur a passé dessus mais quand cette quantité atteint de telles proportions, c’est à souligner je pense.

Il s’attache ainsi uniquement à la carrière de footballeur de Cantona, laissant de côté sa vie privée (même si elle est évidemment parfois évoquée puisqu’elle éclaire ou explique aussi certains choix de carrière). C’est par exemple l’occasion de revenir sur des épisodes qu’on connait finalement peu puisqu’à l’époque, il fallait donc se contenter de quelques images 1 ou 2 fois par semaine dans Téléfoot et/ou l’Equipe du Dimanche. Son passage à Bordeaux par exemple, je l’avais complètement zappé. Ou son départ houleux de Leeds pour Manchester United. Auclair s’attache également à décrire avec beaucoup de précision quelques prestations voire des actions bien précises : encore une fois, difficile de trouver toutes les images, il fait donc autant appel à sa mémoire qu’à un véritable travail de fourmi pour retrouver les archives de l’époque.

Et 2 scoops donc, ou en tout cas, 2 épisodes clés de la carrière de Canto, auxquels il apporte un éclairage nouveau.

Tout d’abord sa non-sélection pour l’Euro 1996.
Cet épisode est hyper important car il marque sa rupture définitive et irrévocable avec une équipe de France à laquelle il a été jusque là d’une loyauté sans failles (coucou Henri Michel), au moment où celle-ci s’apprête à vivre ses plus belles heures en compagnie d’une nouvelle génération (celle qui remportera la coupe du monde 2 ans plus tard). Il est acquis pour tout le monde que c’est Aimé Jacquet, saint Aimé priez pour nous, qui, sévère mais juste, inflexible, a décidé de se passer de Cantona (et Ginola), alors au meilleur de sa (leur) forme, pour laisser la place au duo émergeant ZidaneDjorkaeff. Or la vérité est sensiblement différente : en février (1996 donc, quelques moins avant l’Euro qui se tiendra en Angleterre), Jacquet se rend à Manchester pour tenter de convaincre Cantona de revenir en équipe de France. Et celui-ci refuse. Auclair raconte que ni lui ni Jacquet ne reviendront jamais sur cet épisode qui fait un peu figure de trou noir : Cantona a refusé de manière instinctive, sans donner d’explications et Jacquet, qui accuse le coup sur le moment, n’est pas allé plus avant et n’évoquera plus jamais ce moment lui non plus. C’est Henri Emile, intendant historique de l’EDF, et figure bien connue des amateurs de football, présent lui aussi ce jour-là, qui raconte cet épisode hyper cantonesque, qui ajoute à la mythologie du personnage.

Second épisode donc, lié à son high kick sur un spectateur de Crystal Palace. Là aussi, j’avais un peu oublié la gravité de la situation puisque s’il a évidemment écopé d’une lourde sanction sportive, Cantona aurait également pu subir une (très) lourde sanction juridique (le spectateur en question avait porté plainte).
La veille du verdict de la cour à Londres, Guy Roux, qui était resté proche de Cantona et de sa famille, reçoit un coup de fil de la mère du joueur, très inquiète. « Et vous vous rendez compte, c’est très grave, il s’en remettra jamais, c’est peut-être la fin de sa carrière » etc etc. Guy Roux est évidemment sensible à sa détresse et se souvient alors d’un contact à l’Elysée (une des proches collaboratrices de Mitterand), avec qui il avait sympathisé et qui lui avait promis lors d’une réception quelconque de lui filer un coup de main en cas de coup dur. Il passe donc un coup de fil à ce contact, bien conscient que la personne en question a sans doute d’autres chats à fouetter mais arguant du fait que les relations franco-britanniques pâtiraient d’un verdict trop sévère blablabla.
Lendemain, verdict donc, Canto échappe au pire… Guy Roux le raconte lui-même très honnêtement à Philippe Auclair : il ne dit pas que c’est son coup de fil qui a « sauvé » Cantona car il n’a jamais eu la preuve que l’Elysée avait joué un rôle dans cette histoire, autrement dit et pour dire les choses, que Mitterand avait appelé la reine d’Angleterre, John Major (alors Premier Ministre) ou James Bond… mais il n’a jamais eu la preuve qu’il n’avait joué aucun rôle non plus !
Troublant donc, et là aussi, une preuve supplémentaire que Cantona était un joueur à part, bigger than football pourrait-on dire.

Super bouquin en tout cas, et super lecture, vivement conseillée aux amateurs de football, qu’il apprécient le joueur ou non.

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