#90 T-Rex: The Slider


Quand il faut n’en retenir qu’un, il s’agit très souvent d’Electric Warrior. Ca se tient, c’est un excellent album, le premier véritablement glam de T-Rex, et il contient 2 de leurs tubes les plus connus, Get it on et Life’s a gas. Ceci étant, on retrouve ici Metal Guru et Telegram Sam qui dans le genre gros tubes se posent un peu là (peu de passages musicaux me mettent autant en joie que les couplets de Telegram Sam).

Electric Warrior est super mais je lui préfère son successeur car c’est selon moi leur album le plus homogène et surtout celui qui capte le mieux le « son » T-Rex, à la fois simple, pur et puissant : une batterie lourde et aérienne, des guitares sèches d’une limpidité dingue, une guitare électrique de faune en rut, quelques cordes, des chœurs un brin hystériques. Il faut ici saluer le travail de l’immense Tony Visconti, qui aura donc enregistré les 2 artistes les plus emblématiques du glam-rock, David Bowie et Marc Bolan, sans que leurs albums sonnent de la même manière. Du grand art.

Moins intellectualisél, littéraire et théâtral que celui de Bowie, le glam-rock de T-Rex, qu’il soit boogie lubrique ou folk sentimental, est profondément enfantin (mais pas puéril pour autant). Il retranscrit comme peu d’autres la joie, la tristesse, le sentiment amoureux (ou plutôt le désir) dans ce qu’ils ont de plus pur et d’essentiel: « I’m just a man / I understand the wind and all the things that make the children cry » sur Spaceball Ricochet. Il a été réhabilité depuis (n’oublions pas que T-Rex a longtemps été méprisé, et l’est encore parfois, car jugé comme un groupe pour jeunes ados) mais il faut dire, et redire que Marc Bolan était un parolier brillant, aux visions poétiques naïves et ludiques.

Super Furry Animals – O2 Brixton Academy, Londres

J’ai donc passé quelques jours à Londres, où la France a encore été dignement représentée.

J’y allais principalement pour assister au concert de l’un de mes 2 groupes préférés all time, les Super Furry Animals (l’autre étant les High Llamas. D’ailleurs Sean O’Hagan, leader de ces derniers, réalise les arrangements de cordes de leurs albums : y a pas de hasard comme je dis toujours).

Cette série de concerts, à laquelle ont été ajoutées des prestations dans quelques festivals estivaux, est arrivée un peu par surprise, annoncée à peine un mois avant la 1ère date, à un moment où le groupe n’a pas vraiment d’actualité sinon la réédition de Mwng, son album en langue galloise sorti en 2000. C’est ça (entre autres) que j’aime chez ce groupe : ils n’ont jamais annoncé qu’ils splittaient, ni qu’ils continuaient à enregistrer. Juste, ils font leurs trucs chacun de leur côté (Gruff Rhys notamment bien sûr, dont la carrière solo est magnifique) et se revoient quand ils en ont envie, naturellement et simplement. Là ils avaient donc décidé de se lancer dans une mini tournée britannique aux allures de célébration : les fans étaient invités à leur envoyer leurs setlists idéales.

Ces concerts, les premiers depuis 6 ans, possédaient donc une forte valeur symbolique puisque, même s’il n’y a jamais rien de définitif avec eux, on peut légitimement penser que le « projet » Super Furry Animals n’en est plus qu’un parmi d’autres pour chacun de ses membres. Pas évident du tout qu’ils ressortent un jour un nouvel album… En un mot :  je pouvais pas rater ça.

Je les avais déjà vus en concert à Toulouse il y a près de 15 ans à l’occasion de la tournée consécutive à Rings Around the World, l’un de leurs tous meilleurs albums : une salle pourrie, un public très clairsemé et malgré une prestation haut de gamme, la sensation que je ne les avais pas vus dans les meilleures conditions.
Là, c’est sûr, ça serait une autre histoire.

La salle déjà, l’une des plus connues de Londres.20150509_193317
Superbe, dans un style classique tendance rococo, elle m’a un peu fait penser à l’Olympia.

Première partie assurée par les oubliés Magic Numbers. « Oubliés » car suite à une petite hype dans la foulée de la sortie de leur 1er album en 2005, ils ont un peu disparus de la circulation. Sans que ça soit réellement scandaleux, on va pas se mentir. Prestation carrée et honnête dans une salle quasiment vide (elle se remplira totalement au dernier moment), je me suis poliment fait chier selon l’expression consacrée. RAS, vraiment.

21h pétantes, la salle est enfin plongée dans le noir. Le public, masculin essentiellement, des mecs de mon âge, qui ont sans doute comme moi connu le groupe dès ses débuts en 1995 et l’ont religieusement suivi jusqu’à aujourd’hui, est chaud bouillant. Les premières mesures de l’instrumental (A) Touch Sensitive résonnent sur fond de projections de logos et animations emblématiques de la carrière du groupe. Le groupe dont la formation n’a absolument pas changé en 20 ans (c’est suffisamment rare pour être souligné) débarque en combinaison blanche de scientifiques, empoigne ses instruments et double la bande son, qui s’efface. Puissant, déjà. A l’issue, 1er tube, 1ère baffe : Rings Around the World, l’un de leurs morceaux les plus efficaces et fédérateurs, repris en choeur par TOUTE la salle. Premiers frissons* donc : quel plaisir que cette sensation immédiate d’assister à un grand moment, dans une communion totale, joyeuse et généreuse.

Do or Die et Ice Hockey Hair s’enchaînent immédiatement, sans transition : quel pied putain !

Mais comme disait le grand Francis, c’est que le début (d’accoreuh d’accoreuh) : le logo de l’album Radiator (le meilleur et le favori de Ceux Qui Savent) apparaît en arrière-plan, deux trompettistes rejoignent le groupe qui se lance dans Demons, premier très grand moment de ce concert. C’est parti très, très fort mais là ça décolle VRAIMENT pour le coup, sur un morceau-synthèse de ce groupe à la fois accessible, expérimental, fondamentalement joyeux et toujours mélancolique. Pas le temps de souffler et de se remettre d’une version alanguie absolument sublime, ils enchaînent sur Northern Lites  leur irrésistible calypso sauce mariachi ! « There’s a distant light / A forest fire burning everything in sight » : je chante à tue-tête, j’aurai plus de voix dans 2h.

Petit moment de répit, Gruff remercie la salle une 1ère fois. Je comprends pas tout ce qu’il dit, il a quand même un putain d’accent le bougre. Le logo de Mwng, leur album chanté en gallois donc, est désormais projeté derrière le groupe.

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Suivent 4 chansons tirées de ce disque merveilleux, plaidoyer humble et bouleversant pour une langue très largement minoritaire, qui réussit la prouesse de ne jamais sentir le folklorisme ou le régionalisme. Passage d’autant plus touchant que c’est le seul moment de le soirée au cours duquel le public montre une certaine distance voire inattention (j’entends nettement les gens discuter alors que je suis plus proche de la scène que du fond de la salle) : j’ai toujours pensé que les gallois étaient un peu les parents pauvres de la Grande Bretagne, moins populaires que les Irlandais, moins forts en gueules que les Ecossais. La preuve encore ce soir : quand ça chante en gallois, les anglais s’en foutent un peu, s’impliquent en tout cas nettement moins. Je trouve ça triste et beau à la fois car le groupe n’en a cure, il semble particulièrement impliqué, pénétré même durant ces 4 morceaux. Il ne revendique rien de toutes façons et cet album, Mwng, s’apparente davantage à un geste esthétique qu’à un véritable manifeste militant. En tout cas c’est un très beau passage et je chante en phonétique les paroles de Y Gwyneb Iau ou Pan Ddaw’r Wawr. Grande remise, le blog qui n’a pas peur du ridicule.

Le best of reprend ensuite son cours. Bon, je vais pas citer les titres un par un, mais c’est absolument génial. Le groupe joue au cordeau des titres qu’il connaît et maîtrise par cœur. La setlist est idéale, parfaite, mêlant tubes attendus (Juxtaposed With U) et faces B ayant accédé au statut d’incontournables (Arnofio / Glô in the Dark). Immense émotion sur Hello Sunshine, une de mes chansons fétiches (tout court, pas seulement du groupe). Grösseu folieu sur Golden Retriever : toute la salle beugle et saute dans tous les sens. Mon voisin un peu imbibé me marche sur les pieds : il s’excuse très poliment; je lui réponds que c’est rien, il me prend par l’épaule pour sauter de plus belle sur la fin du morceau. Je retiendrai également un superbe Zoom ! auquel je ne m’attendais absolument pas.

Alors qu’ils jouent depuis près de 2h, Gruff se lance dans son plus long discours : il évoque bien sûr la réélection de David Cameron l’avant-veille et se déclare « pissed off for the next 5 years ». Il remercie ensuite chaleureusement le public et parle d’une série de concerts  très importants  pour eux (c’est le dernier ce soir avant les festivals d’été) et très chargés émotionnellement. Ovation.

Bim, Fire in My Heart, love song sincère et tordue. Beaucoup de types d’âge mûr ont les yeux humides en faisant les « papapapapa » du final. Faut en garder un peu car Gruff annonce le dernier morceau : Mountain People, déclaration d’amour au peuple gallois, ritournelle country-pop qui s’achève dans une frénésie techno surpuissante.

Dernier morceau ? Non évidemment : ils ne peuvent pas ne pas jouer le dernier morceau que tout le public attend, que nous savons pertinemment qu’ils vont nous asséner pour nous achever. Ils attaquent donc sans transition ou presque leur hymne anti-establishment (construit sur un sample de Showbiz Kids de Steely Dan, la classe de ces mecs putain), The Man Don’t Give A Fuck. Public en fusion. A mi morceau, ils quittent la scène quelques minutes alors que la coda techno du titre s’étire et reviennent affublés de leurs costumes de yétis pour reprendre la chanson là où ils l’avaient laissée. Là c’est VRAIMENT n’importe quoi dans le public, le délire total : « you know they don’t give a fuck about anybody else, you know they don’t give a fuck about anybody else, you know they don’t give a fuck about anybody else » ad lib, à gorge déployée, pendant que sur scène les 5 headbangent méchamment.

Là c’est fini, c’est sûr. 2h15 sans répit, un concert total comme on parle de football total : je me dis pour la énième fois que ce groupe est tellement et injustement sous-estimé alors qu’il touche à tout avec une facilité déconcertante (pop, folk, glam, punk, electro, psych etc), s’adressant au plus grand nombre comme aux music nerds les plus exigeants. Un groupe pop au sens le plus pur et noble du terme. Avec ce petit zeste de folie ou d’excentricité, peu importe comment on le qualifie, qui finit de le distinguer et de le rendre irrésistible.

C’est très rare que je connaisse au cours d’un concert ce sentiment sans doute un peu couillon de fraternité générationnelle, de partage, de communion autour d’une même passion. Les Super Furry Animals sont quasiment inconnus en France : lorsque je les avais vu à Toulouse nous étions je pense très très peu nombreux (la grande majorité étaient des britanniques) à partager la même ferveur. Et nous devions être une petite centaine à tout casser… Ce soir nous étions près de 5000 et c’était bon.
Ca fait beaucoup de superlatifs, j’en fais des caisses, j’en ai conscience. Mais j’ai illico rangé ce concert dans mon panthéon de concerts marquants et inoubliables, aux côtés de ceux d’Elliott Smith, Neil Young ou Ty Segall.

C’est couillon, encore, mais j’ai simplement envie de dire merci à ces 5 types, Gruff, Huw, Daffyd, Guto et Cian, parce qu’ils ont des prénoms géniaux déjà, mais surtout pour ce très beau moment et tous ceux, innombrables, qu’ils m’ont offert depuis 20 ans. Ils ressemblent à rien, ont un sens visuel proche du néant (toutes leurs pochettes d’albums, ou presque, sont véritablement immondes) mais je leur dois parmi mes plus belles émotions musicales, et donc émotions tout courts, depuis autant d’années. Je les aime encore plus après ce concert, ce qui n’est pas peu dire.

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Diolch i chi ❤

*les titres dont j’ai mis le lien on été enregistrés lors de cette dernière tournée. C’est sans doute ma subjectivité qui va s’exprimer là mais j’ai le net sentiment que les versions auxquelles j’ai eu droit étaient encore meilleures… J’ai fait mes propres videos mais j’ai pas pu m’en empêcher, on m’entend chanter dessus donc bon voilà quoi.

#25 Denim – Back in Denim

Back+in+Denim
Grosse, très grosse affaire.
Je confère à cet album encore plus d’importance que je peux conférer à Ween, pour la simple et bonne raison qu’il a précédé ma découverte des faux-frangins américains : un disque à la fois pré et post, qui préfigure la Britpop tout en envisageant déjà son inanité. Costaud.

Jingle « flashback sur les années Denim« :

Le groupe est mené par Lawrence, héros absolu de l’indie-pop dans les années 80 à la tête de Felt : pop gracile et atmosphérique, intégrité artistique frisant l’intégrisme tout court. Morrissey à côté, c’était Bézu. Succès critique, statut quasi immédiat de « groupe culte » (pour une fois le mot n’est pas galvaudé :  les fans se comptaient au nombre de 3 et demi et ils auraient pu mourir pour le groupe), chiffres de ventes modestes. Si tu veux en savoir davantage, va sur Wikipédia, ici c’est Grande remise.

Alors à la fin des années 90, Lawrence envoie tout balader. Et reviens en 1992 à la tête de ce groupe-concept qui fait s’étrangler ses fans des années 80 : beats maousse, grosses guitares, synthés et bruitages cheesy. Son nouveau credo :  le rock middle of the road, celui qui passe à longueur de journée à la radio et plaît à papa, maman et aux enfants. Il est « back in denim » comme il le dit dans le programmatique premier morceau de l’album : choeurs virils, rythmique à la We Will Rock You, riffs saignants, il revient « to put the soul back in rock’n’roll ».

Sauf qu’évidemment, ça n’est pas aussi simple que ça : s’il conchie à longueur de chansons les 80s qui n’ont pas su reconnaître son génie (il embrasse en revanche à pleine bouche le glitter rock des 70s ainsi que les années 90 naissantes dont il est certain qu’elles vont lui apporter la puissance et la gloire), s’il écrit des refrains putassiers à reprendre en choeur, un genou à terre, s’il recherche, sincèrement, à toucher le plus grand nombre, Lawrence reste constamment fidèle à lui-même.

Back in Denim est un album beaucoup trop revanchard, méchant, fielleux même et intelligent pour être honnête. Il est voué d’emblée, à la confidentialité, aux happy few, à ceux qui savent. S’il semble louer les glorieuses seventies, il en pointe également les horreurs (immense The Osmonds). Et lorsqu’il baisse la garde, Lawrence démontre, facile, qu’il peut écrire l’une des plus belles chansons d’amour des 90s, l’inusable I Saw the Glitter On Your Face. L’album se conclut sur un titre euphorisant comme peu où Lawrence déballe avec une morgue invraisemblable et une haine palpable ses griefs généraux et intimes envers les 80s, le bien nommé I’m Against the Eighties. L’outro et son décompte des années (« 82… 83… 84… ») sur fond de solo de guitare, handclaps, cordes, synthés cheapos invente une forme d’apothéose subversive tout simplement géniale.

Back in Denim revêt une importance cruciale : il ouvre une voix royale à la Britpop et à la réaffirmation d’une anglicité fière et triomphante (pour le meilleur et pour le pire) mais aussi et surtout à l’un des groupes les plus brillants, fins et accrocheurs de la décennie, Pulp, qui décrochera lui la timbale (sans jamais rien concéder pour autant, ce qui est admirable).

Back in Denim est le disque qui m’a appris que le second degré ne devait pas obligatoirement s’inscrire en opposition au premier, que le post-modernisme pouvait revêtir des accents sincères, que la pop pouvait être à la fois populaire, élitiste, conceptuelle, idiote, émouvante, drôle et mauvaise. Il est, à l’instar de Hatful of Hollow des Smiths, Bandwagonesque de Teenage Fanclub, Hawaii des High Llamas, Moon Safari de Air, Sweetheart of the Rodeo des Byrds (dans leur ordre de découverte), l’un des albums qui a changé ma vie.

La suite de la carrière de Lawrence est tout aussi passionnante, elle fera l’objet d’un billet en temps voulu.